La Turquie retourne aux urnes aujourd’hui. Après que les élections législatives du 7 juin dernier n’aient pas réussi à faire déboucher les élus sur une coalition, le pays vit depuis le 28 août avec un gouvernement provisoire. Les enjeux sont-ils vraiment restés les mêmes qu’il y a cinq mois ?

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Les résultats des élections du 7 juin 2015

Les résultats du 7 juin s’ils provoquent des scènes de liesse dans la capitale du Kurdistan turc et fief du Parti Démocratique des Peuples, ont fait pâlir le Président Recep Tayyip Erdogan. Depuis son palais à Ankara, il voit son rêve de système présidentiel « à la française » s’éloigner.
Pour la première fois depuis 2002, l’AKP ne garde pas la majorité absolue à l’Assemblée. Cet échec cuisant est dû au passage du Parti Démocratique des Peuples au-dessus du barrage des 10% et à la grande campagne menée par les partis d’opposition pour contrer la volonté d’Erdogan de réformer la Constitution avec une majorité absolue. Si l’AKP rassemble toujours, le parti qui mène une politique oppressive et conservatrice essuie bon nombre de critiques ces dernières années.

Les députés élus ont 45 jours pour trouver une coalition mais si les négociations vont bon train, elles n’avancent pas. Aucun parti ne veut s’affilier avec le HDP ou l’AKP et le MHP refuse catégoriquement d’accéder au pouvoir avec les votes des 80 députés du Parti de la Démocratie des Peuples.

Un été à feu et à sang

Dans l’attente de l’annonce d’un nouveau gouvernement, la Turquie s’impatiente et les tensions exacerbées entre les citoyens depuis le début des campagnes d’élections ne semblent pas redescendre.
Le 20 juillet, un attentat-suicide fait 32 morts à Suruç, près de la frontière syrienne. Le kamikaze recruté en mai par l’État Islamique vise un groupe de jeunes qui auraient dû partir le lendemain pour aider à la reconstruction de la ville de Kobanê. Celle-ci était la scène des combats entre membres de l’État Islamique et rebelles armés kurdes depuis septembre 2014.
Le 22 juillet, des membres du PKK revendiquent l’assassinat de deux policiers turcs dans le Sud-Est du pays. C’est le début de la fin, le cessez-le-feu adopté en 2013 entre les rebelles kurdes et le gouvernement turc s’ébranle et va rapidement s’effondrer. 

Les actions menées par le PKK contre les forces de l’ordre sont punitives et menacent le gouvernement régulièrement soupçonné de s’acoquiner avec l’État Islamique. Des allégations qui soutenues par le quotidien Cumhuriyet qui avait diffusé fin mai une vidéo sur laquelle on aperçoit un convoi de l’armée turque passer la frontière syrienne avec des armes à destination des combattants de l’EI.
Après le meurtre des policiers, la Turquie ouvre la base d’Incirlik à l’armée américaine pour bombarder les positions de l’EI en Syrie et envoie elle-même des avions de chasse. L’aviation turque ne frappe pas l’EI mais les positions des combattants kurdes du PKK venus en renfort en Irak du Nord.
Dans le même temps une grande chasse à l’homme est organisée par le gouvernement. En l’espace de trois jours 590 personnes sont arrêtées pour appartenance ou liens avec l’EI, le PKK ou le parti-front d’extrême gauche DHKP-C. 

Les manifestations s’enchaînent et se ressemblent, les rebelles du PKK continuent leurs attaques contre les représentants du gouvernement dans l’Est du pays et l’armée turque tentent de stopper leurs actions en poursuivant les frappes en Syrie et en Irak. Dès le début du mois d’août, le cessez-le-feu ressemble à un souvenir lointain.

« Est-ce que nos frères, nos enfants doivent mourir parce-que vos votes ont baissé ? »

De nombreux soldats turcs perdent la vie au cours de l’été, face aux rebelles armés du PKK dont les pertes ne sont pas en reste non plus. D’après les familles des victimes, le principal fautif est leur Président Recep Tayyip Erdogan. Les représentants du gouvernement sont attaqués lors des enterrements militaires, souvent pointés du doigt pour avoir ré-instauré la « sale guerre » sous le prétexte d’élections législatives. 

Pour autant, l’AKP ne perd pas la face et demande aux citoyens turcs de voir le vrai fautif : le HDP. Souvent soupçonné d’entretenir des liens avec le PKK, le parti pro-minorités et à majorité kurde semble être le parfait bouc-émissaire. Fin juillet, la justice avait inquiété le co-dirigeant du parti Selahattin Demirtas pour « trouble à l’ordre public » et « incitation à la violence ». La co-dirigeante Figen Yüksekdag, elle, était visée pour « propagande en faveur d’un groupe terroriste ».

Fin août, le Président convoque des élections anticipées au 1er novembre. Il désigne l’ancien Premier Ministre Ahmet Davutoglu à la tête du gouvernement provisoire sur-le-champ. 
Les combats continuent entre PKK et armée turque pendant que des violences urbaines germent, emmenées par des partisans de l’AKP ou du MHP. Les quotidiens très critiques de la politique d’Erdogan, Hürriyet et Sabah, sont visés par des jets de pierre. Les bureaux du HDP sont la cible d’attaques dans tout le pays.

Les tensions atteignent leur paroxysme et le pays se retrouve plongé dans un méandre de guerre civile. Le leader du CHP Kemal Kılıçdaroğlu déclare le 8 septembre que son pays est en train de sombrer vers une instabilité politique et sociale, tandis que l’ONG Human Rights Watch compare la situation à l’avant-coup d’état de 1980. 

Explosion de la marche pour la paix

En réponse à la montée des violences et à l’intervention de la Turquie dans les combats contre l’EI, des centaines de citoyens répondent à l’appel lancé par des groupes et associations de gauche et se rassemblent pour la paix à Ankara le 10 octobre. Au coeur de la foule, deux déflagrations vont tuer 102 personnes. L’attentat le plus meurtrier de l’histoire de la Turquie engendre les foudres des citoyens et des communautés internationales envers le gouvernement. 

Accusé de ne pas avoir empêché un autre attentat, accusé de mener le pays à sa tombe, accusé à nouveau d’être lié à l’État Islamique, l’AKP se défend en hoquetant. Après avoir déclaré qu’il n’était « pas capable de reconnaître un kamikaze avant qu’il ait commis un attentat« , le Premier Ministre provisoire Ahmet Davutoglu enchaîne les absurdités et les lapsus. Interrogé sur l’État Islamique, il déclare : « Il y a un écart de 360 degrés, et non pas de 180 degrés, entre l’islam que nous défendons et celui que Daech a dans la tête ». 

Un billet de banque turc reprend de façon satyrique les propos du 1er ministre Ahmet Davutoglu

Un billet de banque turc est détourné et reprend sur un ton satyrique les propos du 1er ministre Ahmet Davutoglu

Partout dans le Monde, des marches en soutien des victimes de l’attentat et contre le gouvernement d’Erdogan s’organisent. À Paris, des milliers de personnes issues des communautés turques mais également des citoyens émus se rassemblent et scandent « Erdogan assassin ». Le secrétaire général du PCF est présent et annonce le soutien de son parti au Parti Démocratique des Peuples pour les élections à venir.
L’association SOS Racisme annonce à la fin du cortège qu’ils seront présents en Turquie le jour des élections aux côtés de plusieurs délégations internationales pour surveiller le bon déroulement des scrutins. 

À Paris, place de la République, rassemblement pour la paix en Turquie et contre le gouvernement d'Erdogan

À Paris, place de la République, rassemblement pour la paix en Turquie et contre le gouvernement d’Erdogan

Halloween sous couvert de démocratie

Les élections anticipées se dérouleront comme annoncé le 1er novembre. Les partis n’ont pas souhaité mener de nouvelles campagnes d’élections et gardent leurs programmes du 7 juin dernier à jour. 

L’action s’accélère et le 28 octobre, à trois jours seulement de l’ouverture des bureaux de vote, les forces de l’ordre prennent d’assaut Bugün TV et Kanaltürk. Les chaînes d’information sont accusées de propagande en faveur de Fethullah Gülen, éternel ennemi de Recep Tayyip Erdogan soupçonné par le Président de vouloir préparer un coup d’état en fondant un « pouvoir parallèle ». 
La diffusion des chaînes du groupe İpek Media est arrêtée net par les policiers et n’a a ce jour toujours pas repris, tandis que la chaîne pro-gouvernementale TRT annonce avoir mis en place une organisation spéciale pour prévenir d’éventuelles pannes de courant. Ces dernières sont effectivement fréquentes dans un pays où les installations électriques sont parfois vétustes, mais cette mesure exceptionnelle attise les soupçons de fraude.

À l’approche du Jour J, les sondages n’annoncent pas de différence avec les scrutins de juin et même si quelques points d’écart sont notables selon les instituts qui réalisent les enquêtes, le pays tend à rester devant une impasse.
Le seul changement majeur qui devrait s’opérer réside dans le taux de participation qui annonce exploser les records et dépasser les 90% selon les intentions de votes relayées par les instituts de sondage. La participation des expatriés passe également de 35,9% en juin à 43,7% au 25 octobre 2015. 

"Si vous m'aviez donné 400 sièges, il n'y aurait pas

« Si vous m’aviez donné 400 sièges, la Turquie ne serait pas plongée dans la terreur ! » Istanbul Revolution reprend une intervention du Président datée du 6 septembre 2015

Si le scrutin ne change pas, quel avenir pour la Turquie ? Les citoyens craignent que le pouvoir en place continue sur la lancée de sa politique de la terreur et que les députés élus ne trouvent toujours pas de point d’entente pour mener une coalition. Les événements de l’été ne semblent pas avoir changé l’opinion du pays et n’annoncent pas un regroupement derrière l’AKP pour calmer le jeu. Une chose est sûre pour l’instant, tous redoutent un retour de 30 ans en arrière, quand une politique bloquée entraînait déjà une incapacité de la société à fonctionner.