À Paris, au détour d’une rue, il pourrait bien vous arriver de tomber sur un SDF… en scotch ! Le jeune artiste Martin Escoffier réalise des statues de sans-abri en ruban adhésif et les expose dans la rue, avec la volonté de bousculer les consciences, et faire réagir.

Open Bar : Salut Martin ! Tout d’abord, peux-tu te présenter ?

Martin Escoffier : Hello, j’ai 19 ans, je suis en année sabbatique pour le moment. Je profite de cette année pour faire des stages, des rencontres et des projets, je suis actuellement en stage dans une boîte de postproduction dans le cinéma. J’aime aussi la photo, la sculpture et plein d’autres choses. J’ai eu certaines difficultés avec le système scolaire, c’est pourquoi je n’ai pas pour l’instant continué les études.

Comment t’est venue cette idée de fabriquer des sans domicile fixe… de scotch ?

L’idée de la sculpture de scotch est arrivée par mon père, qui a vu son utilisation lors d’un petit festival de jeux de société dans le Tarn-et-Garonne. Je me suis ensuite approprié l’idée à ma façon, trouvant de nouvelles astuces pour aller plus vite, développant mes projets, etc. Toute ma famille a participé, que cela soit en modèle ou en idées novatrices. Ça m’a beaucoup aidé, et sans eux je n’utiliserais peut-être le scotch que pour accrocher des photos au mur comme tout le monde.

Combien de sculptures en ruban adhésif as-tu réalisé depuis le début du projet ?

En comptabilisant tous les projets, je dirais une quarantaine. Pour celui des SDF, j’en ai fait une quinzaine. On est loin du nombre de gens qui vivent réellement dans la rue.

Y a-t-il un message à faire passer à travers tes SDF de scotch ?

J’essaie de montrer ce sentiment d’indifférence qui nous fait tous passer à côté d’eux sans un regard. La transparence. Un humain a besoin de reconnaissance, il a besoin qu’on fasse attention à lui, qu’on lui montre qu’il existe. Si personne ne lui montre qu’il existe, il va disparaître. Le scotch me permet de rendre voyant la transparence des SDF. Je souhaite que les gens s’interrogent. Je ne les oblige pas à voir quelque chose en particulier, je les mets face à une situation qui incite à la réflexion. Certains donnent une pièce, d’autres prennent une photo, certains passent devant sans s’en rendre compte… La pitié est le principal sentiment que les SDF font ressentir et je n’essaie pas de faire quelque chose de touchant en rajoutant une couche de pitié sur celle qui existe déjà. Je ne veux pas être moralisateur, je ne cherche pas non plus à contrer ce sentiment, je veux parler de ce que je ressens avec poésie.

Martin Escoffier, sculpteur de SDF en Scotch 

As-tu eu part de réactions de SDF ?

Je n’ai pas discuté des sculptures que je faisais avec des SDF. Dans la vie par contre, ça m’arrive. J’apprends toujours quelque chose, ce sont des gens qui ont des vies complètement différentes, qui ne sont pas partis avec les mêmes chances ou qui se sont faits détruire par un événement, plusieurs… Ils font parfois réfléchir sur la vie et peuvent te surprendre, changer ta vision de quelque chose, provoquer des déclics, des prises de conscience. D’autres ont complètement perdu la raison à force de vivre dans la rue, d’être ignorés, de boire.

Techniquement, comment fabriques-tu tes statues de scotch ?

Au début je le disais, et puis en fait je pense que ça casse la magie. C’est bien plus mystérieux de voir la statue et de se dire « merde, comment il a fait ? ». Une fois que tu sais, c’est moins magique. Donc je ne vais pas le dire. (rires)

Dans le monde de la sculpture et de l’art en général, as-tu des inspirations ?

Je ne sais pas par quoi je suis inspiré précisément, c’est sûrement inconscient et plein de choses y participent : les films, les expos, les livres, mes amis, mon éducation, ma famille, mes relations sentimentales, tout ça tout ça… Ma courte vie n’a pas grand-chose pour s’inspirer encore. L’Américain Mark Jenkins est je crois l’inventeur des sculptures de scotch, du moins un grand pilier. Son travail est très intéressant, je vous conseille d’aller voir.

Combien de temps mets-tu à réaliser une statue scotch ?

Ça dépend vraiment de la position que je donne à la statue : ça varie entre quatre heures et sept heures. Souvent, les positions qui paraissent les plus simples sont les plus dures à réaliser. Le temps de création va aussi dépendre de la dose de scotch que je mets : la quantité de scotch va solidifier la sculpture mais je vais perdre de la transparence, ça varie en fonction du projet. Il y a des sculptures que je ne peux pas mouler, comme le chien en scotch par exemple, ça m’a donc pris plus de temps.


Avec un SDF en scotch – Court-métrage pour le Nikon Film Festival – Sélections le 20/01/16 !

Et que deviennent les personnages que tu déposes dans la rue ?

Au tout début, je voulais vraiment que cela soit éphémère, donc je laissais les statues dans la rue. Je pensais qu’elles allaient rester quelques jours, se détériorer, mais elles sont très vite embarquées. Sachant que chaque sculpture me demande beaucoup de travail, et qu’elles disparaissent en une journée, j’ai décidé de les reprendre en fin de journée avant de trouver une meilleure idée.

As-tu d’autres idées de projets artistiques ?

En ce qui concerne le scotch, avec mon ami Roman, on développe un projet qui aura lieu dans les catacombes. Ça sera la continuité de mon travail sur la transparence, mais cette fois élargi à tous les individus, que ce soit des SDF, des salariés, des patrons… On prévoit de sortir un documentaire avant la fin de l’été. J’ai plein d’idées et plein de projets en cours. Le mieux pour savoir ce qu’il se passe, c’est d’aller sur ma page Facebook.

Merci pour cette interview Martin. On te souhaite une sacrée bonne continuation !

Pour suivre Martin dans ses projets, vous pouvez aussi aller visiter son site.

Les photos et la vidéo présentes dans cet article sont soumises aux droits d’auteurs : © Martin Escoffier et Lucas Depersin.

Antonin Cyrille