Nous avions rendez-vous au Blind Piper, célèbre pour sa vodka-bigorneau et ses barmen trop inventifs. Loosing My Religion de REM passe en boucle pendant que je perds la foi en mon folk singer. Trente minutes déjà quand surgit une grande brune affolée traversant le bar de part en part. L’excuse fuse : la voiture les a plantés. Il joue du folk, ça semble crédible. Un escogriffe essoufflé à la Llewyn Davis se pointe dans la foulée, Arthur-Manuel est dans la place. Le temps de se poser avec de nouveaux rafraîchissements, le magnétophone tourne.

À 21 ans, Arthur-Manuel a déjà eu le temps de sillonner les bars, la gratte en bandoulière. Tombé dans les cordes à 12 ans, il n’en a jamais décroché si ce n’est quelques accords. Le chant est venu plus tard. Il enchaîne avec le conservatoire, apprenant le jazz et le rock, mais pour lui la meilleure came reste le folk, où il trouve « une certaine sincérité dans la musique, n’avoir besoin de rien, pouvoir jouer juste avec une guitare ». Il raconte son parcours en sirotant un café presque timidement. Sa petite amie le reprend quand il trébuche sur les mots.

Ses premiers pas sur la scène se font à 15 ans. Des petites pour commencer, puis aux Mardis de Morgat à devoir trimballer la sono dans les rues entre les concerts. L’esprit débrouille de son style est déjà là. Accueilli à la Carène, une des principales scènes de Brest en décembre dernier, il en retient le souvenir d’une salle vivante et l’appréhension face à la foule, un trac qui vient chez lui après la scène, quand redescend l’adrénaline.

On le retrouve plus souvent dans les bars, où la proximité avec son public le met à l’aise. Il y décèle une atmosphère plus propice à son art, à la façon de la culture américaine des années 1940-1950 des folk singers allant jouer dans les rades pour gagner trois sous. Citant Inside David Llewyn des frères Cohen et le côté looser magnifique du personnage central, c’est cet aspect roots qui lui tient à cœur.

S’il écrit des textes, ils ne sont jamais assez probants à son goût. Insatisfait, il préfère offrir à son audience quelques reprises de grands classiques, accompagnées de morceaux tirés des répertoires folk-blues américains et anglais traditionnels. Après tout, le folk c’est du passé qui ne se démode pas. Pour varier, il tente des musiques issues d’artistes moins connus pour les faire découvrir à son public : « le répertoire du folk est très vaste, avec beaucoup de reprises des vieux standards. Ça m’arrive parfois de jouer des thèmes issus des musiques traditionnelles irlandaises. »

Avec pour modèle les classiques, Neil Young et Bob Dylan, il se dit aussi très influencé par une génération de guitaristes anglais et écossais de folk-blues, celle de Nick Drake et John Martyn, dotée d’une façon de jouer particulière et très nouvelle. Lui-même a du mal à dire d’où vient son style, « c’est le résultat d’un melting-pot impossible à vraiment définir ».

Du bout des lèvres, il évoque ses différents projets avec d’autres artistes pour verser dans la musique traditionnelle bretonne. La partager avec des comparses, c’est la possibilité d’avoir des soutiens et d’apprendre grâce aux retours des autres. « On se donne des plans, on ne se tire pas trop dans les pattes. C’est pas forcément facile de commencer à se dire « je veux faire de la musique et en vivre », ça paye pas énorme, faut ramer avant d’avoir une certaine stabilité. Et surtout multiplier les projets. »

Aidé par sa fac, Arthur-Manuel a eu l’occasion de réaliser un de ses projets en partant vers l’Irlande. « L’idée, c’était d’aller jouer dans les bars, de profiter de petites vacances en faisant des rencontres musicales et humaines. » De bar en bar, Arthur-Manuel traîne sa guitare, confronté à la population celte d’outre-mer et à ses coutumes : « Il y a énormément de sessions traditionnelles et acoustiques en Irlande. Là-bas, le guitariste doit forcément chanter ; ça les faisait rire, le petit Français venu jouer dans les rades des chansons traditionnelles irlandaises ! »

De son voyage à Ennis dans le comté de Clare, il se remémore les instants mouvementés et musicaux traversés. « Il y a de la musique dans les bars en permanence, j’y ai fait des rencontres, chanté quelques morceaux avant de rester après la fermeture du bar. À l’époque, je logeais dans un dortoir et j’y ai rencontré des gens de Quimperlé, des musiciens eux aussi en vacances qui m’ont invité à jouer dans d’autres bars. Je les ai recroisés dans le ferry en rentrant, et on a joué entre le réfectoire et le salon. »

C’est aussi ça l’esprit folk, s’incruster à l’arrache où que ce soit, et faire profiter aux auditeurs involontaires la beauté d’un répertoire jamais très différent mais jamais semblable, toujours mouvant entre classiques ressassés et obscures nouveautés.

Photographie © Michel Noën