Vous imaginez l’art sous le règne des addicts au crack et de quelques esthètes hautains ?  Figurez-vous qu’être artiste aujourd’hui, n’a aucun rapport. Nous sommes partis en Bourgogne à la rencontre de  Louis et Marjolaine Bachelot, pour découvrir la vie des artistes contemporains et leur poser quelques questions sur Gilles Caron, le célèbre photographe.

Salut Louis et Marjolaine ! Pour commencer est ce que vous pouvez me raconter comment vous vous êtes rencontré ?

A l’école d’art appliqué !

 Louis : J’étais président de ce que vous appelez aujourd’hui le Bureau des Elèves, j’avais remis en route le festival des Quatre Arts. J’étais un peu connu dans l’école et du coup Marjolaine a pu me repérer !

Marjolaine : Quand je suis arrivée pour m’inscrire, c’était justement le jour de ce fameux festival, j’ai complètement halluciné c’était tellement le bazar!

Louis : Elle a été séduite par mon charisme ! Je l’aimais beaucoup quand même hein, elle était rayonnante. La première fois, on s’est croisé à la cantine on s’est dit  « Oh tiens, si on allait manger ailleurs ! ». Ensuite, on a mangé dehors pendant deux mois que tous les deux et on a fini ensemble.

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Crédit : Bachelot-Caron

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre travail aujourd’hui, sur ce que vous faites ? Qu’elles sont vos méthodes et vos techniques de travail ?

Concrètement, on prend des photos, on fait des mises en scène avec des gens et on fabrique des images. Ces images reconstruisent des histoires énigmatiques le plus souvent, c’est un univers assez sombre. On est aussi illustrateurs de faits divers et artistes pour les galeries et les collectionneurs. Nous sommes également peintres car on repeint des photos pour en faire des tableaux. On fait aussi des performances, ce sont des prétextes pour faire des photos comme le Repas de Cannibales par exemple, ou la Résurrection du Christ. On met en scène des gens, on provoque des ambiances pour avoir un sujet et à partir de ces photos on fait des tableaux ce sont des photos fabriquées si tu veux. A aucun moment nous ne sommes photographes, on est même assez nul en photo, c’est vraiment un travail entre la photo et la peinture, ça ressemble à une photo mais ça n’en est pas une. Ça donne une sensation de réalité, complètement démentie par la retouche ça met donc les gens face à une incertitude, une incompréhension. Mais notre travail est très compréhensible, c’est populaire, ça nous intéresse que notre travail soit à la portée de tout le monde.

Comment est né le projet Bachelot Caron ? Par quoi êtes-vous passés pour arriver ici aujourd’hui ?

Ça a commencé par nécessité, on a rencontré une amie qui était notre assistante quand on bossait sur des mises en scène et des costumes de théâtre, elle savait qu’on dessinait et elle nous a dit : « Vous ne voulez pas faire des images pour « Nous Deux » ? » (Magazine de romans photos). Elle était rédactrice en chef à l’époque, ça a été une porte pour pouvoir vivre à la campagne. On a commencé avec « Nous Deux » puis maintenant avec beaucoup d’autres  journaux, le Monde, le Figaro, le New Yorker… Au final on se demande parfois pour qui on n’a pas illustré.

Un jour notre femme de ménage  voit nos images et elle nous dit : « Oh ça me fait penser aux images de Détectives !! ». On ne connaissait pas, et on s’est dit : « Tiens ça va être un nouveau marché ! », ils nous ont pris tout de suite et on a remplacé Di Marco, un illustrateur extrêmement connu.

C’est quoi le truc le plus génial qui vous soit arrivé dans votre carrière ?

Marjolaine : Quand Louis faisait la mise en scène d’un des opéras de Mozart et que moi je faisais les costumes, c’était vraiment fantastique je me suis dit à ce moment que ce serait fabuleux de faire ça toute ma vie ! À part ça ce sont les grosses expos qu’on a pu faire. Le mieux c’est de pouvoir avancer et de choisir ce ou en veut aller c’est vraiment formidable.

Louis : Moi, le mieux c’était le Repas Cannibale, on a réuni tous nos amis, on a fait venir une fille qu’on a allongée sur la table et l’idée c’était de mettre en scène un repas cannibale pour faire passer un message sur la manière dont nous consommons la nourriture, sur ce que c’est de se nourrir d’êtres vivants. Tu te rends compte, la fille a posé 6 heures sans bouger on a fait tout le repas comme ça.

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Crédit : Bachelot-Caron

Et la plus grosse galère alors ?

Marjolaine : A un moment je faisais des illustrations à l’Ecole des Loisirs, j’avais fait un livre jusqu’à la fin et il n’a pas été retenu. A cette époque Je faisais des illustrations pour Agnès de Sartre et quand j’en ai fait une toute seule bah, ça n’a pas marché c’était une immense déception pour moi.

Louis : On a enfin était retenu pour exposer à Paris Photos, l’un des plus grands marchés de photos d’art contemporain, et la veille de l’ouverture de l’expo, notre image a été censurée par la direction, ils ont carrément construit un paravent devant notre image, c’était stupide de faire ça car ça a attiré les gens et la photo a été vendue quand même, c’était peut-être un mal pour un bien !

Vous travaillez énormément autour du thème de la mort et du meurtre pourquoi ces thématiques ?

C’est un hasard, au début c’est surtout par opportunité et puis il n’y a pas de mauvais sujet autour de ce thème, c’est facile  et vaste de travailler sur des sujets de morts et de faits divers.  Et puis… on est devenue un peu malgré nous les spécialistes du fait divers.

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Crédit : Bachelot-Caron

 

Un film retraçant votre vie et votre projet est sorti il y a deux semaines, ça doit être une sacrée fierté ! Vous pouvez nous en dire quelques mots ?

C’est à la fois excitant et très déconcertant, ça a été pour nous comme une psychanalyse, on s’est rendu compte qu’il y avait un lien entre le thème de la mort et nos vies personnelles, nos pères en l’occurrence , celui de Marjolaine, Gilles Caron, a disparu au Cambodge dans des circonstances complètement floues, et le mien était pilote de chasse pendant l’Indochine, on s’est rendu compte qu’ils étaient tous les deux parti dans les mêmes endroits  et quasiment au mêmes périodes, tous les deux confrontés à la mort.

Vous vivez tous les deux ensemble, vous êtes mariés vous travaillez ensemble, enfin bref vous ne vous quittez jamais, comment faites-vous pour ne pas vous lasser l’un de l’autre ?

Louis : Moi je me lasse de Marjolaine ! Haha c’est une blague efface ça !

Marjolaine : Moi je pense qu’on se découvre toujours, les situations changent tout le temps, on n’a pas le temps de s’ennuyer, il n’y a pas de routine, on a beaucoup de challenges, on s’est auto construit artistes l’un et l’autre, donc l’un sans l’autre nous ne pouvons pas être nous-même.

Louis : On s’est rendu dépendant, même notre maison correspond à ce qu’on est tous les deux, notre vie c’est une vie de duo et c’est tout. 

On a tous cette idée de l’artiste fou qui vit d’amour et d’eau fraiche comme un bohème, ce n’est visiblement pas le cas, c’est quoi aujourd’hui être un artiste ? Comment fait-on pour gagner sa vie grâce à ce métier ?

On a plusieurs activités, artistes avec Bachelot Caron, puis avec nos illustrations on  gagne de l’argent à chaque fois qu’on nous en commande une, Bachelot Caron ça nous permet d’assurer un revenu régulier et puis il y a la Fondation Gilles Caron qui nous apporte un petit plus, pour être artiste il faut énormément travailler, le jour, la nuit, on n’a pas le choix, il faut être extrêmement investi, c’est une lutte permanente. En même temps ça fait partie de nous on ne peut pas faire autrement.

Qu’es que vous nous préparez pour la suite ? Expos, interviews, magazines ?

Là on a exposé à Paris Photo, on a était bien remarqué, beaucoup de gens attendent ce qu’on fait, on a fait une grosse mise en scène à la maison, La Ricotta de Pasolini c’est une mise en scène de la Résurrection du Christ, on s’est photographié en train de la faire, c’est un peu une découverte à chaque fois, on recrée une situation et on se demande comment la rendre bonne, le regard des personnages, la lumière, il y a une importance autant graphique que ce que l’histoire peut raconter, on essaye de toujours faire quelque chose de différent. Evidement on a aussi beaucoup de travail autour de nos images des mises en scènes, des peintures….

Marjolaine, votre père était gilles Caron, ses photographies notamment de Mai 68 sont connues dans le monde entier, mais malheureusement lui reste méconnu par notre génération, Louis et vous avez fondé la Fondation Gilles Caron en sa mémoire, vous pourriez nous dire quelques mots sur sa vie et son travail ?

Lui s’est mis à 27 ans à la photographie, assez tard donc, ses parents se sont séparés quand il avait 9 ans. Il a était joker presque professionnel, il aimait beaucoup bouger. Après joker il s’est posé la question de ce qu’il voulait faire, il aimait beaucoup voyager, il s’est donc  mis au parachutisme civil puis il a était engagé dans la guerre d’Algérie, il a eu sa petite dose de traumatisme au final ! Après la guerre d’Algérie, il a une fille moi en l’occurrence. Il avait rencontré ma mère, Marianne, quand il avait 13 ans. Il était dans le même internat que sa grande sœur Michelle, comme gilles s’ennuyait à mourir Michelle lui a proposé d’écrire à sa petite sœur qui avait le même âge que lui, il a donc écrit à Marianne sans même la connaitre qu’ils rigoleraient ensemble et auraient des triplettes !  Il décide ensuite de monter une galerie de peinture avec André Derain. Gilles au final c’était un plasticien et en même temps un sportif et un écrivain car il écrivait tout le temps il avait une immense culture, c’est grâce à ça qu’il a pu devenir reporter de guerre. Il a commencé sa carrière de photographe après avoir voulu monter la galerie, son grand demi-frère était rédacteur en chef de l’Express, c’était un exemple pour Gilles qui avait envie de raconter un peu le monde aussi, il a commencé en photographiant sa famille. Ensuite pendant trois ans il fait dans le people Johnny Halliday, Gainsbourg, Chirac, De Gaulle… tout ça. L’agence Gamma se monte en 67, trois mois après Gilles l’intègre. Il part en Israël pour faire un reportage sur Silvie Vartan, là il sent qu’il y a une tension réelle dans cette partie du monde, il rentre en France prend des pellicules et retourne pour photographier la Guerre des 6 jours  C’est au final ce qui a lancé sa carrière de reporter de guerre. Ce reportage a été vu partout, Gilles était le seul sur place à ce moment, il a photographié tout le contexte et il  a ramené des photos que personne d’autre n’avait faites. Ces photos ont fait le tour du monde.   Il est aussi allé trois fois au Biafra c’est très important, c’est grâce à ce reportage que « Médecin sans Frontière » a démarré, il a réussi à soulever les consciences en ramenant ces photos de la famine. Il en a fait plein d’autres tu sais, son travail est énorme.

Et puis bien sûr il y a tout le mouvement de Mai 68,  très importante aussi dans sa carrière, ces photos sont encore partout !  Ses photographies sont connues dans le monde entier mais pas lui. Quand il a disparu au Cambodge ça a été un réel traumatisme pour nous et nous n’en avons plus parlé pendant 30 ans. C’est seulement depuis 2007, depuis qu’on a monté la Fondation Gilles Caron qu’on fait revivre son travail.

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Crédit : Fondation Gilles Caron

 

A-t-il à un moment où un autre était une source d’inspiration pour vous ? Si il n’avait pas été ce qu’il a était en seriez-vous là aujourd’hui ?

C’est difficile à dire peut être inconsciemment oui, nos images de meurtre, il y a  sans doute un lien, on a était traumatisé après sa disparition on en a pas parlé pendant 30 ans comme je te l’ai dit, au final il racontait très bien les histoires par ses photos et puis il avait une certaine élégance dans son œuvre, c’est un peu ce qu’on essaye de faire au final !

Merci Louis, merci Marjolaine, on espère que tout va bien se passer pour vous maintenant !

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