Parfois dans la vie, on rencontre des cas à part. Ceux qui n’ont pas eu le parcours traditionnel enfance-étude-taf-retraite digne d’un épisode de Derrick en VO et sans sous-titre. Mais à certaines occasions, c’est comme les Dix Commandements en allemand. Beaucoup plus vivant et passionnant.  » Schneller Juden ! » Comme dirait Moïse. Mais passons. Voici celui de Carmen, partie à 18 ans monter un hôtel aux Philippines.

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Open Bar : Salut Carmen ! Tu es partie monter un hôtel aux Philippines, pourquoi ?

Carmen : Je suis partie aux Philippines car j’avais arrêté mes études 6 mois auparavant, une semaine plus tard j’ai rencontré un mec, je suis tombée amoureuse. Il se trouve que ce mec avait trente-cinq ans, ce qui m’a permis de pouvoir viser les Philippines et pas l’Espagne ou l’Australie, j’étais confiante. On voulait partir tous les deux au soleil et monter un business, pourquoi pas un hôtel ? C’était son truc. Et moi, je me suis dit que ça pourrait être sympa. J’avais envie de changer de vie, de casser mes schémas culturels. Je savais que si je restais en France, j’allais être obligée de continuer mes études et tout le tralala, et je voulais pas finir serveuse.

Les Philippines parce qu’on a choisi un pays au soleil, à côté de la mer, et surtout pas trop cher. Moins que la Thaïlande, et ça restait un endroit assez paradisiaque.

Open Bar : Et vous êtes partie aux Philippines comme ça, sans savoir ce que vous alliez faire ou vous aviez déjà des contacts sur place ?

Carmen : On avait zéro contact sur place. On est parti en pensant « on se trouve un endroit, une plage« . Finalement on a trouvé deux hectares de plage sur une île vierge. On s’est rendu compte qu’on n’aurait pas assez d’argent pour construire directement un hôtel sur l’île qui était complètement vierge, il fallait ramener l’électricité, l’eau et tout le reste… On n’avait pas les moyens. On s’est dit qu’on allait monter un hôtel sur l’île la plus proche, il y avait un aéroport qui marchait bien, c’était pratique. Du coup, on a loué un lieu pour débuter le business en attendant de pouvoir construire l’autre. On en a trouvé un avec une terrasse pleine vue sur la mer pour gagner un peu de fric avant notre grand projet.

Open Bar : Vous êtes partis, vous aviez combien à investir ?

Carmen : On avait à peu près 10000 euros chacun.

Open Bar : Ah ouais, quand même.

Carmen : J’avais travaillé six mois en tant que serveuse, à temps plein et lui en tant que manager.

Open Bar : Et là-bas, vous dépensiez combien concrètement ?

Carmen : Là-bas, un repas dans un restaurant équivaut à un euro grand max, cinquante centimes chacun. Les clopes s’achètent par une, c’était deux centimes l’unité à peu près. On en avait pour trois euros chacun par jour. Après on a eu un appart’, puis loué une maison avec un loyer de quatre-vingts euros par mois, alors que c’était une maison à côté de la plage. Après pour la bouffe on achetait un paquet de riz, on était précaire. On ne bouffait que ça.

Open Bar : Il y a dû y avoir pas mal de paperasse juridique pour monter votre hôtel. Comment ça s’est organisé avec les autorités locales ?

Carmen : Ça c’est vraiment galère, parce que c’est très corrompu, il fallait donner une grosse somme d’argent. On devait être ami avec tous les connards, avec les chefs de villages, des espèces de maires que tu vas voir chez eux. Ils sont un peu plus riches que les autres. Enfin, pas le grand luxe non plus. Ils ont du pouvoir et attendent un peu de fric sous la table. Aux Philippines, tu ne peux pas avoir un terrain à toi. La plupart des étrangers se marient avec une Philippina et achètent des terrains comme ça. Sauf que souvent, la nana se barre et d’un coup, le mec se retrouve à la rue. Tous les papiers sont au nom de la fille, et elle se retrouve avec un terrain pour elle. C’est impossible de mettre les papiers au nom de l’européen.

Alors on s’est démerdé, on a trouvé une nana, qui était très pauvre et qui allait partir travailler en Chine pendant un an. On ne l’avait pas trouvé comme ça, c’était une nana qu’on avait rencontrée avant, elle était hyper gentille : on s’est dit « Elle, elle est parfaite » , elle ne connaissait pas l’endroit qu’on désirait acheter et on ne l’y emmènerait jamais. On lui a fait rencontrer les avocats, on lui a dit qu’on voulait acheter un terrain, mais qu’on n’avait pas de nom philippin donc on lui a demandé si elle pouvait être notre prête-nom. On a tout mis à son nom et on a fait un papier pour qu’on puisse lui louer pendant cent ans le terrain, renouvelable si on voulait, en fonction des locataires. On s’est arrangé pour qu’elle n’ait aucun pouvoir, pour qu’elle ne sache pas où était l’endroit et qu’elle ne connaisse presque pas l’avocat.

Open Bar : Ho les coquins.

Carmen : Ouaip. Mais il fallait qu’on fasse gaffe. Dans un pays pauvre, on ne sait jamais, la famille peut la pousser à reprendre le terrain. C’est triste, mais on a essayé de faire ça au mieux.

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Open Bar : L’hôtel marchait bien ?

Carmen : Je suis partie au moment où on a ouvert. Jusque-là ça marchait bien, mais après y’a eu le typhon et depuis pas top. Avant ça marchait un peu, le temps d’avoir un nom. Ça va, il y avait du monde qui venait. C’était un petit hôtel de dix chambres. Tous les jours on avait bien trois, quatre personnes. Et depuis le typhon, y’a plus personne.

Open Bar : Pourquoi tu as décidé de revenir en France?

Carmen : Je suis rentrée parce que je me suis rendu compte que c’était très dur à mon âge d’arriver, de rencontrer du monde, de partager ce qui m’arrivait. C’était beaucoup de stress, de charges. Je n’avais pas d’amie de mon âge, la culture était vraiment trop différente. Les gens me voyaient juste comme une blanche riche. C’était horrible parce que c’était pas dans cette optique que je suis partie, je ne me suis jamais vu comme telle, et finalement c’est vraiment ce que j’étais…

Open Bar : Tu as une ou deux anecdotes sur ta vie d’hôtelière, sur tes clients ou sur tes galères ?

Carmen : Sur les galères, j’avais des amis plus âgés que moi, un jour je me suis engueulé avec mon mec, je suis allée voir une amie philippina et elle m’a dit « Tu sais, il est stressé… Ce qu’il faut que tu fasses c’est que tu lui prépares ses repas matin, midi et soir. Que tu prépares ses habits le matin, et quand il a faim tu lui donnes vite à manger« . Et là, j’ai halluciné, on était en 2011, ce n’était pas possible ! « Tu ne peux pas me dire ça, on est égaux et ce n’est pas à moi de faire à manger. Il ne travaille pas plus que moi (…) ». Sauf qu’elle ne pouvait pas comprendre, c’était impossible. Les femmes faisaient toutes ça avec leurs maris aux Philippines, c’était la culture, ni moins bonne ni mieux, mais différente.

Open Bar : La différence de culture était forte ?

Carmen : Quand on me demandait si je croyais en Dieu, au début je leur répondais non. Et je me suis vite rendu compte que ça leur faisais « peur », ils ne comprenaient pas très bien. Après j’ai commencé à leur dire que je ne croyais pas en Dieu, mais au bien, « I don’t believe in God, but I believe in good » et que c’était la même chose pour moi, là ils acceptaient.

C’était parfois choquant. Je connaissais un américain qui s’était marié avec une philippina, lui tenait un bar, et elle montait son propre bar à putes là où ils habitaient avec leur fille. Et ça ne dérangeait aucun des deux de l’élever là, alors qu’il fallait traverser le bar pour aller d’une chambre à la salle de bain. Donc voilà, une fille de 16 ans qui va vivre dans un bar à pute.

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Après, je me rappelle qu’on était parti sur une petite île magnifique mais aussi connue pour ses bars à putes. On est parti en week-end là-bas, les plages magnifiques, on se balade et à 17h il commence à faire sombre. Et là, la ville s’est transformée en voyage de Chihiro. Il y avait les gosses en t-shirt le bide à l’air et les putes qui disaient « Ho come on, come here » en fixant mon mec comme une proie. Et y’avait tous ces connards d’occidentaux en masse pour « se faire des putes pas chères ». C’était affreux, les mecs sont des porcs.

J’ai décrit les Philippines comme un pays un peu pourri, mais en vrai les gens sont très chaleureux là-bas, ils s’entraident tous et il y a peu de clochards, sauf à Manille. Ils n’ont rien, mais ils partagent tout entre eux. J’ai jamais vu des gens aussi sympas et cools (l’heure n’existe pas).

Open Bar : Comment s’est passé ton retour à la vie métropolitaine ?

Carmen : Je suis rentrée, je venais de passer un an en tongs et t-shirt. Là-bas, toutes les meufs se baladaient en caleçon dans la rue, en chaussons. J’étais trop bien, trop heureuse comme ça et j’avais plus envie de changer. Je voulais plus rentrer dans le moule, à acheter des tonnes de fringues. J’ai recommencé au bout d’une semaine.

Open Bar : Du coup, qu’est-ce que ça t’a apporté comme expérience ?

Carmen : Une sorte de force je pense. Puis ça m’a rappelé que j’aimais quand même la France, et sa culture. C’est le truc à faire quand tu as trente ans et un bagage derrière toi. C’est vachement bien de le faire. Il faut partir au moins un an sans l’aide d’une organisation parce que sinon, c’est juste un voyage, t’es un touriste. Je me suis rendu compte que j’avais de la chance, que j’avais tout eu à ma naissance… Que c’était trop facile pour moi mais que malgré tout ça on était vachement moins généreux qu’eux. Et que vivre au soleil sous les cocotiers c’est cool, mais pas toute une vie.

Open Bar : Merci Carmen ! C’est sympa d’avoir partagé ça avec nous. A la prochaine !

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