Un trou urbain perdu au milieu du désert, rien ne caractérise mieux Ciudad Real. En descendant de Madrid vers le sud, le passage par la région de Castilla-La Mancha est obligatoire. Les kilomètres semblent s’allonger face au paysage low-cost de cette campagne espagnole parsemée de montagnes avortées et de collines consanguines. Don Quichotte est devenu fou ici, chassant les moulins comme Poutine les Ukrainiens.

Les quelques bleds aux alentours sont soit la résidence de quelques paysans prêts à défendre leurs vergers la gâchette au bout du doigt, soit des pueblos fantômes inquiétants. Un territoire au mieux flippant, au pire hostile.

Il n’y a que trois raisons de balader ses fossettes à Ciudad Real : vous êtes né ici, vous êtes perdu, vous faites un arrêt pour vidanger un trop-plein de cerveza. Trois faits qui peuvent étonnamment se conjuguer si vous déambulez de nuit au hasard de ses rues. Les statues du caballero fantasque et de son fidèle compagnon sont là pour soulager votre vessie et votre soif de culture. Nous sommes dans la cité des rois où ces derniers ne foutent jamais les pieds. Comme on les comprend.

Pourtant, force est de constater que sa vie nocturne alimentée par des générations étudiantes passant du cap de jeunes cons qui picolent à vieux salauds qui se pintent vaut le détour. Comme quoi, même au fin fond du royaume espingouin, la bière sauve toujours la face. Le tempérament espagnol portant la fréquentation des bars au rang de tradition familiale, la ville si calme l’après-midi trouve dans la nuit une agitation fébrile comme un puceau devant un porno gonzo.

Mais avant d’aborder les réjouissances du foie, abordons celles de l’estomac.

Nombreux sont les lieux où se remplir la panse : La Turca, étrange hybride entre un kébab, un bar à putes et un restaurant dispose d’un panel impressionnant de délicieux kébabs, pitas et autres spécialités turques préparées par une équipe de Kurdes. Si la tentation de les titiller vous prend, eux auront celle de vous métamorphoser en döner. On déconne pas avec ces gens-là ; ils se sont foutus sur la gueule avec les Turcs et les fanatiques de l’État Islamique, pas vraiment le genre de petites pointures qui se laissent cracher sur le falafel.

Situé à littéralement une porte du cinéma local, le bar à tapas 100 Montanidos sert des mets à damner des saints et à vendre ceux de sa gonz’ contre une ration supplémentaire. Les implants mammaires ou l’estomac, le choix sera vite fait. Les glaces de chez Moràn sur la Plaza Mayor sont un aperçu du bonheur à lécher avec convoitise. Face à la fac, la Dorada offre une panoplie de tapas savoureux accompagnant vos pintes à un euro cinquante, idéal pour déjeuner entre deux cours. Leurs burgers vous boucheront les artères, mais on y est heureux comme un junkie au salon de la pipe à crack.

Avant de s’embarquer dans la vie nocturne, il est bon de rappeler aux bouffeurs de grenouilles les règles de la vie espagnole : l’apéro commence à minuit, les boîtes se remplissent vers trois heures, la descente vers la douloureuse réalité se situe aux alentours de neuf heures. Commencer à se la coller aux horaires français relève soit du foie de Depardieu, soit du Q.I. d’Hortefeux.

Apéro géant à même le bitume, le botellón s’organise sur un parking à proximité du quartier des boîtes. 500 étudiants et futurs chômeurs s’y retrouvent tous les jeudi et samedi soirs. Dévalisant les épiceries chinoises hors de prix pour quelques bouteilles de Mahou, de sacs à glaçons et de verres en plastiques, c’est pour eux l’occasion de voir les barmen amateurs faire leurs cocktails sous les réverbères. Franco serait fier.

Les mojitos du Bianco devraient condamner les barmen au peloton de sodomisation, mais on pardonne facilement face à la musique et l’ambiance générale passablement agréable. On retrouve le même style de mélange bar/boîte de nuit à l’Ikebana et à l’Antigua Estación, même si ces dernières sont légèrement plus plaisantes. Les chupitos sont la version hispanique des shooters, et le Traste est l’endroit idéal pour goûter ces petites merveilles. Des softs aux sexys en passant par les infernaux, plus d’une trentaine de mélanges vous cueillent au seuil de la conscience. Le serveur vous dépose vos verres, une carafe du liquide épique et deux pailles. La technique est de faire couler l’alcool le long des tiges vers le récipient prévu à cet effet. Dit comme ça, on préférait pisser dans un violon en faisant l’hélicobite, mais dans les faits c’est simple et récréatif.

Ami de la poésie, il est maintenant venu le temps des rires et des chants au fond des plumards. Restez accroché, on va parler baise.

El Parque de Gasset est idéal pour les rendez-vous romantiques le temps de convaincre la bronzée d’aller faire mousser votre bière. Il est doté de nombreux bancs et de bosquets discrets où lutiner en toute impunité quand l’amour dévoile ses pétales et que l’humeur est à désherber les buissons sauvages. Ses multiples statues et bassins vous distrairont dans vos nuits d’ennui, mais la franchise m’oblige à vous le dire : on s’y pèle les couilles.

Pour les infâmes que la romance dégoûte, Ciudad Real a aussi ses travailleuses de nuit au sein de la Calle Lirio et des différents bars à hôtesses parsemant la ville. Ces dames ne sont ni des hôtesses, ni des serveuses. Elles travaillent selon des horaires avec des objectifs de rendement dont elles doivent rendre compte au patron. Oui, c’est de la prostitution, et c’est légal. Mais ça existe toujours en France, on appelle même ça des usines. À vous de voir si vous tenterez la position de l’émir saoudien en vous couchant dans le sable pour faire jaillir le pétrole ou si votre conscience tressaillira dans son coma.

Malgré tous ces lieux de réjouissances, on perçoit un sentiment de crise économique flagrant au détour des rues. L’aéroport à peine fini, celui-ci a été radié des cartes aériennes et abandonné par la municipalité. Les immeubles sont fleuris par des panonceaux pour les vendre ou les louer à des prix dérisoires et sans grande contrainte légale. La vie n’y est pas chère, mais il ne faut pas se leurrer ; le chômage dans la région est supérieur à la moyenne nationale. Ce à quoi les espagnols savent répondre par une culture des bars. Le bonheur se trouve au fond des rades à partager quelques tapas entre amis en racontant des blagues salaces sur grand-père, et nos amis du sud ont su en faire leur spécialité.

Photographie ©Kyezitri