Après Sweet Sixteen (2002) et La Part des Anges (2012), Ken Loach revient avec “Moi, Daniel Blake, je suis un homme ni plus ni moins, pas un chien”. Un Daniel qui en colle une à tout ceux qui tentent de le faire marcher droit avec humour et sagesse. 

On déguste les fruits d’une enquête de plusieurs mois effectuée sur le terrain par Ken Loach, toujours brillant du haut de ses quatre-vingts printemps. Fidèle à son cinéma, le réalisateur délaisse l’extravagance puis les effets de style en nous proposant un sujet poignant pour mieux s’effacer derrière ses deux personnages Daniel (Dave Johns) et Katie (Hayley Squires). Main dans la main, accompagnés par deux mignons bambins, ces derniers traversent ce laps de temps à la fois forts et humbles. Déjà récompensé par la palme d’or pour Le vent se lève (2006), Monsieur Loach confirme son statut de géant du cinéma avec ce nouveau film qui agita la croisette 2016. I, Daniel Blake file les jetons pour notre plus grand plaisir en mélangeant fiction et un semblant de reportage. Cette œuvre autant kafkaïenne que ubuesque tend à nous prouver que l’Homme n’est pas encore foutu, quoique…

Ken Loach, le défenseur de la classe ouvrière nous fait son cinéma

C’est le visage de Daniel, le vilain petit canard malade – mais pas assez vieux pour la retraite – qui perce l’écran. On tend l’oreille et seule sa voix nous semble humaine pendant qu’une seconde récite quelques questions stupides. Cinq minutes plus tard, Vivaldi fait des siennes au bout du fil puis la bataille commence. Marginal et à la fin de la cinquantaine, il erre dans ce monde vide de sens aussi contradictoire que cruel. 

Quasiment senior, mains dans les poches et sans un poil sur le caillou Daniel et sa démarche presque désinvolte se rendent au pôle emploi, véritable nid de serpent. I, Daniel Blake, ne fait que dresser un constat alarmant et pessimiste. Rassurez-vous quelqu’un débordant d’amour vous tendra la main avant la fin. « On a tous besoin d’un peu de vent dans le dos de temps en temps »… Petite phrase qui scintille, un phare dans la nuit, celle de Katie une frêle et petite brune qui donne après avoir reçu.

« Le vent se lève (encore) il faut tenter de vivre », tout simplement

Soyons honnête, Ken Loach nous noie sans boire la tasse avec un surplus de bons sentiments. Le brave Daniel tourne en rond dans son appartement maintenant vide et – ancien charpentier oblige – taille du bois. Veuf, il trouve un nouvel espoir en Katie. 

Une véritable relation père, fille se met en place entre ces deux inconnus d’hier. Ce lien peu à peu forgé au fil des jours, pense les plaies et purge le poison d’une société épuisée. À quoi bon chercher un job ? Il n’y en a pas. Tellement de choses sont plus importantes : tel tailler des petits poissons pour fabriquer puis offrir un mobile en bois. Obligés, ils vivent – ou plutôt survivent – sous le ciel toujours gris de la ville de Newcastle, comme les « sanglots longs des violons de l’automne ».

Cette conscience retrouvée rassemble et répond aux questions que nous nous posons en ces temps de crise. En sortant, on se surprend à vouloir serrer contre soi le premier ou la première venue. Partage ton fardeau ! Je serais ta bouée ! On pourrait dire We, Daniel Blake, tant il est facile de s’identifier à Daniel et Katie. Nul besoin d’une bande-son larmoyante, de gros plans qui n’en finissent plus pour Monsieur Loach, non, trois fois non. L’ambiance, le silence se suffisent à eux-mêmes tant et si bien que notre cinéaste octogénaire préféré n’aurait qu’à intégrer une voix off pour proposer un reportage. 

Cachez les caméras, c’est presque inhumain 

En entrant dans la salle, on pense d’ores et déjà aux pages réjouissantes de l’actualité de ces derniers mois, mais le cinéaste n’en fait rien, et tant mieux. Ken Loach n’embourbe pas son film dans le discours médiatique, il le prohibe tout en prenant sa place. Les spectateurs assistent à la vie au quotidien, rien de plus, rien de moins. Et c’est là toute l’intelligence de Ken Loach qui délaisse l’actualité, car tous ceux qui iront voir ce film la connaisse. Daniel Blake devient un média à lui tout seul, une future coqueluche des réseaux sociaux lorsqu’il inscrit son message sur les murs du pôle emploi.

« Levez-vous s’il y a injustice ! Parlez quoi qu’il en coûte, même si on doit vous sortir du poste de police ensuite !  » Voilà ce que semble suggérer suggère le réalisateur. Katie se tient là avec ses deux mômes, le regard hagard face à l’accueil déshumanisé des bureaux de pôle emploi. Quelques livres en poche pour vivre, elle tente d’obtenir gain de cause, mais cette machine aveugle serait prête à les laisser crever dans la rue pour dix minutes de retard.  Dans cette scène, les décors sobres du gris, du blanc, illustrent l’impuissance d’un organisme ou son désintérêt total pour ceux dans le besoin. La tension s’installe et une voix chaude s’élève. Daniel Blake sort de l’ombre puis vient à la rescousse de ses semblables alors que lui-même aurait bien besoin d’aide. 

Un remake hollywoodien et son « happy ending » lancerait le générique sur une réunion de famille après que la loterie se soit montrée généreuse, mais Monsieur Loach est passé par là. Bon ou mauvais signe ? Vous vous ferez votre opinion tandis que l’apogée du film révèle que la société aspire toute la substantifique moelle de chacun d’entre nous, pour nous achever ensuite. C’est beau à tomber, puis à se relever pour lutter.