Ras le pompon de l’électro commercial ? Vous voulez de la chair fraîche, de l’avant-gardiste ? Rien que pour vous, OpenBar Mag est parti explorer le Pérou et vous a dénicher la perle rare : Dengue Dengue Dengue.

Et c’est à cette tropicale et dangereuse grippe virale nommée ‘dengue’ que le groupe électro-musical péruvien DDD fait miroir. En effet, ses deux shamans-expérimentalistes ont récemment créé dans leur laboratoire artistique une souche musicale fiévreuse répondant au nom complètement ‘dengue’ d’électro-cumbia. Attention, contagieux, le style DDD se répand aujourd’hui en Amérique du Sud, mais aussi aux Etats-Unis, en Asie, en Europe, et, surprise, ils étaient en France lors de la Serpiente Dorada Tour en octobre !

Derrière les masques évoquant les dieux andins se révèlent les deux DJs péruviens Felipe Salmón et Rafael Pereira. Pour jouir pleinement de leur épopée musicale, ces deux ‘dengueros’ limayens savent depuis 2010 unir leurs talents de mixeurs et de graphistes, mais aussi leur passion de l’électro, du dub et de la techno avec la musique de leur très chère terre sud-américaine, la cumbia.

La cumbia prend ses origines au XVIIème siècle en Colombie et sert à accompagner avec rythme les veillées funèbres à l’aide de tambours. Les indiens antillais y apportent ocarinas, flûtes de roseau et gaïtas, puis les colons espagnols viennent gentiment y ajouter mélodie, paroles et danse. Il est vrai qu’à l’époque de la colonisation des Amériques, les veillées funèbres devaient aller bon train, alors autant que ça soit en musique ! Durant les 70’s-80’s, la cumbia fut éjectée de la sellette par la mauvaise musique américaine, puis par la suite revint le torse bombé dans bon nombre de pays sud-américains. Il existe aujourd’hui différentes branches de la cumbia, mais c’est de la cumbia péruvienne des 70’s que s’inspire et remix le plus DDD.

Le mariage du traditionnel et de l’électro

Afin de faire connaître et reconnaître la sulfureuse cumbia à travers le monde, DDD la fait donc coïter avec l’électro, plus acceptée hors des frontières latino-américaines. Car pour apprécier le brossage de chicots d’un os de mâchoire d’âne avec une baguette, instrument cumbaïque du nom de ‘quijada de burro’, il faut être soit du pays, soit dans l’ambiance #latinaparty #bonnetpéruvien #onsemarredetrop, soit en présence de DDD.

Et c’est en respectant ce mariage électro-cumbia à la chimie et alchimie transshamanique que Felipe Salmón et Rafael Pereira pondirent en 2012 leur premier bébé de 11 pistes. En bons pères, ils l’affublèrent même du p’tit nom d’Alianza profana –Alliance profane. Ce digne représentant de la ‘nueva cumbia’ fut conçu comme un projet séparé de la scène.

Dengue Dengue Dengue électro Pérou

Le premier cri de ce p’tit bout de choux bruit sombre et sépulcral, et vous fera vibrer de ses lourdes cordes vocales, de sa mélodie fiévreuse et larvée…

Vous connaissez peut-être l’allégorie de cette célèbre grenouille cuisant sans se débattre dans le bain marie ? Cette triste grenouille n’est pas pourtant pas crazy non, seulement, son tortionnaire augmente si légèrement la taille de la flamme que le batracien ne se rend compte de l’élévation de température… Et bien c’est de cette manière que DDD vous guidera jusqu’à la transe sans que vous vous en rendiez compte. Alianza profana utilisera pour cela de longues montées en puissance qui resteront bien coucouche panier, car l’album à ça de frustrant, il n’y a pas de ‘drop’ nom d’un chien !

Alors levez délicatement le diamant du tourne-disque, sortez doucement le microsillon Alianza Profana de sa pochette et déposez-le avec amour sur le plateau, pour enfin rabattre le diamant… Allez alors gentiment vous installer au fond de votre fauteuil, car Dengue Dengue Dengue s’occupe à présent de vous.

Laissez-vous guider, c’est une expérience à vivre pleinement :

Le recueil musical débute avec le prélude Don Marcial, éponyme de l’authentique shaman péruvien reconnu au Pérou pour ses cérémonies traditionnelles d’Ayahuasca. L’Ayahuasca est un breuvage hallucinogène à base d’écorce de lianes. Cette première composition prouve que tout a été pensé dans cet album, car même les premiers frémissements qui s’en dégagent vous feront penser aux chuintements du diamant sur le vinyle. Puis la voix résonante et rassurante de Don Marcial vous attire au centre d’une procession tribale. Bongo, maracasses ou reco reco s’implantent alors dans le décor, et ça y est, vous êtes maintenant en pleine jungle péruvienne, entouré de dengueros aux grands masques tribaux, et du shaman qui vous tend l’Ayahuasca.

Passant par Simiolo qui vous fera avaler le breuvage de l’aïeul shamanique et vivre une aventure interstellaire, vous fumez à présent le Chichon mélodique aux boulettes de rythme sacadé et à la mélodie répétitivement badtripante capable de vous tendiniter les tympans.

Le 33 tours enchaîne alors sur Dumbia Murdahs, à la composante beaucoup plus joyeuse. Les dengueros vont font la fête, et c’est bien normal ! Vous faites un peu partie de la famille maintenant, vous venez d’ingurgiter leur typique écorce de lianes.

Après Dumbia Murdahs, vous changez la face du vinyle, et vous changez de facies : l’Hayahuasca à la sauce Dengue Dengue Dengue commence à faire effet, et vous la sentez passer. Car la face B du vinyle vous déglobulise littéralement avec Chacalom. Cette composition vous martèle sévèrement le crâne avec de grosses basses tropicales mêlées à des onomatopées de douleur et des rires sataniques.

S’en suit alors Alpha & Omega ! Cette composition aurait eu le mérite de s’appeler Requiem pour une cuvette de chiottes, car il s’agit en quelque sorte d’écouter un type tentant de réciter l’alphabet grec – d’Alpha à Omega – tout en s’empêchant de vomir l’Ayahuasca ingurgité. Le tout est applaudi par les dengueros enjoués. Et en musique s’il vous plaît !

L’avant-dernier titre se nomme Rayos Cumbicos et comme son nom prête à penser, il vous fait pénétrer la cumbia au rayon X jusqu’au fin fond du cervelet. Vous êtes paralysé.

La dernière berceuse de ce spicilège psychédéliquement réussi en est l’éponyme : La Alianza Profana. Bon, là, c’est votre coup de grâce, vous ne reviendrez jamais de sitôt à la réalité.

Profondément engagé, Dengue Dengue Dengue fait aussi parti du collectif audiovisuel Auxiliar. Afin de regrouper des artistes péruviens expérimentalistes et propulser ce mouvement local à toutes échelles, Auxiliar a créé pour cela un label et organise des fêtes comme ‘Toma !’, qui explore les rythmes tropicaux indigènes latino-américains. De plus, Dengue Dengue Dengue participe au projet utopiquement délirant nommé ‘A Guide to the Birdsong of South America’ – Guide des sons d’oiseaux d’Amérique du Sud – Ce projet consiste à réaliser avec d’autres latino-mélomanes un vinyle et une mixtape digitale inspirés des chants d’oiseaux d’Amérique du Sud en voie de disparition. Les bénéfices reviendraient à une organisation protégeant ces oiseaux. C’est donc avec joie et passion que DDD remixera le chant de la belle péruvienne Remolinera Real.

Antonin Cyrille