Ils nous avaient charmé par leurs clips aux limites de la folie, une esthétique hallucinée et des rythmes aussi chaotiques qu’entraînants. Les voilà de retour pour un troisième album qui promettait de nous faire valser le cervelet. Donker Mag de Die Antwoord est sortie lundi dernier. Les chiens fous Sud-Africains, adeptes du rap-rave auront mis deux ans à le peaufiner, et on ne pouvait faire l’impasse dessus.

Pour ceux d’entre vous qui l’ignorent encore, Die Antwoord est le genre de son qu’on écoute en boite, à deux grammes et un sourire extatique aux lèvres, avant de revenir dessus sobre et de prendre conscience de la profondeur de son texte. Remplis de références et de métaphores sur les problèmes sociaux de l’ancienne nation de l’apartheid. Basé sur un style typiquement local, c’est tellement la classe à Dallas qu’ils ont réussi à s’imposer en figure majeur sur la scène internationale. En leader du groupe, on retrouve Ninja, bad boy à l’extrême, la sensuelle Yolandi  doté d’une voix aux aiguës à fendre le béton et leur DJ Hi-Tek qui sait faire pulser les basses. Un cocktails simple mais adéquat.

Leur musique est une héritière du zef. Un terme d’argot Sud-Africain qui décrit un style moderne, trash et démodé. Il concerne à la fois un mode de vie, une façon de s’habiller et des sons magistraux. Des cousins africains des hypsters en quelques sortes. Mais en plus violent et crédible. Placez ce concept avec des paroles en afrikaans, en xhosa (un dialecte local) et de l’anglais. On obtient Die Antwoord, de bonnes mélodies  bien lourdes qui nous font oublier les étrons commerciaux habituels.

Avec un spitch pareille et deux albums qui ont cartonné, le petit dernier était en droit de nous vendre du rêve, non ?

Bah pas tellement en faite.

La première piste nous sers en apéritif un monologue de Ninja laissant sur le répondeur d’un certain Tony une invitation à « ne pas le baiser ». On sent l’intention de créer de la tension avec une voix effrayante, et le résultat est juste décevant. Don’t Fuk Me est une introduction poussive qui aurait du finir brûlée au milieu des brouillons. Heureusement, Ugly Boy rattrape la mise avec un petit flow sympathique du rap de Ninja, relevé par la voix éthérée de Yolandi. Le ton est doux, posé, en contradiction avec ce que Die Antwoord nous avait offerts dans les précédents volets, et assez rafraîchissant, mais pas de quoi casser trois pattes à un connard non plus. Pas d’inquiétude, on retrouve l’esprit nerveux et gangsta des Sud-Africains dans Happy Go Sucky Fucky.  Fin de la déconnade, celui-ci est agressif avec Yolandi qui nous arrache de notre torpeur en grimpant dans les pires de ses aigus. Une remonté en demi-teinte, loin des extrêmes où le groupe nous avait emmené avec l’excellent Fatty Boom Boom.

Heureusement, avec Zars, ninja nous offre un nouveau monologue sur la mosaïque de langues que partage l’Afrique du Sud, sur le concept du Zef et de ses possibilités de mélange fiesta/rap/rave qu’il propose. Réunir les 11 langues de son pays sous une même bannière, créer l’union par la musique, voici son rêve. Un projet vivifiant dans un  pays qui fut déchiré par la ségrégation. Et il enchaîne avec Raging Zef Boner sur le même thème qui réussit à remonter le niveau de l’album. On se laisse charmer par le rythme du refrain en afrikaner, un parlé avec son propre argot aux accents rauques. Des thèmes sérieux et percutants qui s’accordent contre toute attente avec leur musique vive et festive, c’est ça la magie de Die Antwoord.

Arrive Pompie, une minute de Yolandi qui se marre. Elle aussi a du lire le point de vue du dindon de Kyo à propos du retour sur scène de Bertrand Cantat. Une bonne tranche de rigolade. Mais totalement hors de propos vis à vis de l’album. Un conseil, écrire un album shooté aux crack, c’était cool dans les années 70-80. C’est fini depuis 30 ans les enfants.

Et enfin! Voici Cookie Thumper. L’une des deux perles de l’album. Si le groupe était jusqu’ici peu inspiré, celle-ci est pour nous l’équivalent d’une bisque de homard pour un somalien. Yolandi explore toutes les possibilités de sa voix, pulsante et envoûtante. Sans compter le morceau de bravoure de parler des différents gangs qui gangrènent l’Afrique du Sud en décrivant par le menu leurs activités et le malaise du pays. Mais ça on s’en cogne, Yolandi se fait sodomiser dans le clip.

On passera sur Girl I Want 2 Eat U, mal rythmé et sans surprise. Même Ninja a l’air de vomir son flow. Rebelote avec Do not Fuk Wif Da Kid et Trap 666 qui se complètent. La bonne idée d’un conte glauque pour enfant tourné à la sauce rap est foirée dans les grandes largeurs car elle n’arrive même pas à aligner une seule bonne ligne musical en fond.

C’est sans compter sur le talent de Ninja pour remonter la pente. Pitbull Terrier démontre qu’il sait encore nous faire vibrer dans l’ambiance malsaine qui le caractérise. Ne serait-ce que l’esthétique du clip, le thème du viol, le voir se masturber sur la jambe d’un photographe ou poursuivre des chattes pour les manger. L’air est accrocheur et la cadence unique du zef lui donne une splendeur particulière. On touche ici le meilleur de ce que peut nous offrir Die Antwoord. Glauque et jouissif à la fois.

On retombe dans la foulé aux milieux des débris musicaux que sont I Dont Dwank et Sex. Un détour par des pistes musicales terriblement communes et putassières et doté d’autant de courage qu’un garde ferroviaire suisse  dans les années 40. C’est un réchauffé de pop informe et sans saveur. Une erreur tragique pour le groupe.

Ils essayent de se diversifier avec des pistes plus oniriques à l’instar de Strunk et Moon Love où Ninja nous surprend en démontrant la douceur qu’il peut apporter à son rap. La seconde sonne comme un comptine avec de légers riffs, prouvant la sensibilité du trio avec un certain doigté.

Donker Mag, la chanson éponyme conclu parfaitement l’album, on gardant cette ligne musicale apaisante. Comme pour endormir l’auditeur et lui faire passer les pistes ratés de l’album pour un mauvais rêve. Un bon xanax à avaler de force.

Et malgré quelques morceaux forcés, l’album n’est pas un échec complet. Il est même plutôt bien réalisé. Ça fonctionne car ils arrivent à entremêler un univers psychédéliquement imagé à des paroles crus, sur des thèmes sociaux réels et profond. Die Antwoord parvient à joindre sans trop de fausses notes des sujets sérieux à de la musique qui pourrait passer aux oreilles du néophyte pour de la bouse commerciale. Il n’en est rien. C’est du vécu d’un pays qui nous est étranger. D’une société gangrénée par la violence. Et eux lutte contre ces problèmes par la musique. Oui ça peut paraître futile, mais faire entrer leurs propos dans les têtes à la force du rythme et de la rime, c’est un tour de force.