Il y a trois ans, l’artiste australien Jack Shepherd est parti de chez lui pour écumer le monde avec sa guitare, ses cordes vocales et son talent. En se « connectant » avec le public de la rue, le street-artist en a appris beaucoup sur la musique. On a rencontré le globegratteur sous l’Ombrière du Vieux-Port à Marseille. Immergez-vous dans sa bulle tout en lisant !

21h30, la vie bat son plein sur le Vieux-Port de Marseille. Au milieu des badauds, un beau gosse australien, grand brun aux yeux bleus, cheveux plaqués en arrière par des lunettes de soleil… Un mec à l’aise dans ses baskets qui lui servent à trimbaler un drôle d’attirail… Il pousse un longboard sur lequel sont posés un ampli et une longue caisse. De ses deux bras tatoués, il en sort un bric-à-brac qu’il installe avec aisance sous l’Ombrière du Vieux-Port, un miroir géant maintenu dans les airs par de gros piliers. Il branche un à un guitare électrique, ampli, micro, looper et un petit projecteur sur une batterie portable.

Devant lui, il étale des CDs à son nom sur la caisse vidée de sa guitare et juste à côté : un écriteau « CDs €10 Follow me @MrShphrd ». Ce mec, c’est Jack Shepherd, un Australien parti de son home sweet home pour chanter dans les rues du monde.

L’artiste était déjà là la veille. « C’est parfois dur de trouver une place pour jouer »,  explique-t-il. « Il y a deux semaines en Suisse j’ai joué avec cinq personnes, mais il y avait un super coucher de soleil et un super son. Une rivière coulait en bas et il y avait des échos. » Une semaine auparavant, Jack a joué dans la rue et a été rejoint par des Afro-Américains et leurs instruments traditionnels.  « On a joué ensemble et les gens dansaient : un moment rare ! »

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Un artiste multidisciplinaire

Mi la ré sol si mi, à peine chauffe-t-il ses cordes de guitare et vocales que des badauds s’arrêtent, happés, piqués dans leur curiosité… Avec son clebs, une passante se fixe près de lui, lui propose une barrette puis ses clefs pour en faire un médiator. L’Australien ne comprend pas, gêné. Elle abandonne, lui donne des pièces et lui met la barrette dans les cheveux. Avec ça, il est paré. « Je m’appelle Jack Shepherd, je suis un musicien de l’Australie. Désolé je ne parle pas français, mais tout le monde comprend la musique, non ? » se présente-t-il à la foule avant de se lancer.

Jack Shepherd est un groupe à lui tout seul. Avec lui, 1+1=3. Maniant son looper – outil électronique pour faire tourner du son en boucles – il enregistre un par un beatbox, voix et accompagnements de guitare. Les couches se superposent puis s’entremêlent, se taisent. Alchimie. Ça file en chœur, tout s’harmonise, tout prend son sens : ça a de la gueule et ça nous en met dans la nôtre. Jack se dit influencé par « Ed Shearan, John Mayall, James Blake, The Roots…” Sur des airs de blues et de rap, le street artist écrit « des chansons d’amour, certaines un peu politiques, d’autres à propos de la musique en soi, à propos de la condition humaine, sur la connexion entre les gens ». Ses créations musicales, c’est « un peu d’électrique, un peu d’acoustique, un peu d’électronique, et [il] mixe le tout ! »

« J’ai appris autant en 10 minutes dans la rue que pendant 10 ans dans ma chambre »

Les spectateurs l’accompagnent en claquant des mains. Certains se trémoussent. Deux minots courent en ronde autour de Jack, imperturbable ou perdu dans les flots de sa mélodie. Seul le petit chien aboie. Pour Jack, la connexion avec son public est primordiale. « Ahoooouuuu », aboie-t-il au micro pour accueillir le canidé dans sa bulle.

Vouloir jouer pour ses spectateurs l’a poussé à vocaliser dans la rue. « Musicalement, j’apprends définitivement plus dans la rue. J’ai appris autant en 10 minutes dans la rue que pendant 10 ans dans ma chambre », interpelle-t-il. « Parce que si les gens n’aiment pas, ils partent ! Dans ta chambre, tu peux rejouer quand tu te trompes, mais dans la rue ça n’est pas possible. »

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Dans la bulle de Jack Shepherd.

Jouer pour les autres : un remède anti-stress

Faire de la musique pour satisfaire les gens est aussi un remède anti-stress pour le musicos. « Jouer dans la rue, c’est stressant. Le plus important est alors de savoir ce que les gens aiment chez toi », explique Jack. Il sait qu’il doit éviter de faire trop de beatbox et privilégier le chant. « Ils préfèrent quand je donne de l’énergie pour me connecter avec eux, complète-t-il. Le stress, ça vient quand tu donnes de ton énergie dans les mauvaises choses. »

Les spectateurs entourent maintenant Jack. Certains s’assoient, ils comptent rester. D’autres filment, immortalisent le moment en photos. D’autres dansent, claquent dans les mains ou écoutent juste, obnubilés. La bulle est formée. On s’hypnotise devant les doigts bagués de chevalières de Jack qui coulissent sur les cordes. Au-dehors, la cité bouillonne, mais il paraît bien loin le brouhaha des bus ou des poivrots du Vieux-Port ! Il fait nuit noire à présent. On lève les yeux et à travers le miroir de l’Ombrière, on aperçoit Jack Shepherd, illuminé par son projecteur et sa passion.

En fuyant la « fermeture d’esprit », Jack a finalement parcouru le monde

Avant de partir de chez lui, Jack a « étudié dans une école privée de riches où tout le monde voulait devenir avocat, docteur ou politique. Il y avait beaucoup de gens à l’esprit fermé, très machos, très masculins. Je n’aimais pas cet état d’esprit », explique-t-il. Il a aussi étudié quelques mois à l’Australian Institute of Music, mais l’état d’esprit y était également « petit ». « Je voulais quelque chose de plus grand ! » Avec son matos, il s’est ainsi élancé dans l’aventure musicale qui lui a fait parcourir moult rues pendant trois ans. Avec lui, la Terre ressemble à une grosse enceinte ronde.

Certains doivent encore fredonner ses airs en Australie, au Canada, aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Ecosse, en Chine, en Suisse et en France. « Je fais plein de festivals, je rencontre des cultures différentes… C’est cool, je voyage et je gagne de l’argent en même temps ! » résume-t-il. Et il en gagne assez pour poursuivre son voyage, l’artiste. S’il ne sait pas encore où il ira, il songe à sa terre natale, l’Angleterre. « Je pense me rendre à Londres. Ensuite, j’irai en Ecosse. Je veux vraiment revenir en France après. »

Son projecteur s’est éteint mais il continue à gratter. Ses amis rencontrés durant son voyage sont venus assister à la fin du concert. L’une d’entre eux, une blondinette coiffée d’une couronne de fleurs, vient proposer au public des CDs de Jack. Pendant la dernière chanson que Jack nous offre, un léger souffle nous fait parvenir des bulles de savon… Ce soir, chacun repartira avec un morceau de la bulle de « Jack Shepherd ».

Retrouvez tout le talent de Mr Shepherd sur son site ou sur sa page Facebook.

Emma Oriot et Antonin Cyrille