Dimanche 1er novembre, les résultats des élections législatives anticipées donnent l’AKP grand vainqueur avec 49,48% des voix et 316 sièges à la Grande Assemblée Nationale. Si la majorité ainsi obtenue n’est pas suffisante pour leur donner la main sur la Constitution et les stoppe net dans leur rêve d’instaurer un régime présidentiel, elle leur octroie cependant quatre nouvelles années pour gouverner seuls.

Les résultats des élections législatives de juin et des élections anticipées de novembre

Les résultats des élections législatives de juin et des élections anticipées de novembre.

Aucun sondage n’avait préparé la Turquie à l’issue de ce scrutin. Depuis juin dernier, le parti au pouvoir a gagné presque dix points et si la moitié des citoyens turcs sont derrière lui, c’est en partie les 50% restants qui dans leur division font la force de la majorité. La politique n’est en effet pas binaire et l’arrivée du HDP en 2012, premier parti autorisé à défendre les intérêts de la minorité kurde, découpe la moitié restante du gâteau en trois.

Contrôle des médias sur fond de divergences d’opinions

Quelques jours avant les élections, les forces de l’ordre ont fait irruption dans les bureaux de Koza-Ipek et stoppé net la diffusion des chaînes d’information Bugün TV et Kanaltürk. Cette intervention de l’État contre la holding supposément liée à la mouvance Gülen s’est conclue au lendemain des élections avec le licenciement de 58 journalistes. L’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe a exprimé son inquiétude face à « l’intervention dans l’autonomie éditoriale des médias » en Turquie. 

Fethullah Gülen, initiateur du mouvement Gülen, co-fondateur de la «Fondation des journalistes et des écrivains » dénonce l'autoritarisme d'Erdogan et est accusé par celui-ci de comploter pour empêcher son élection aux présidentielles de 2014

Fethullah Gülen, initiateur du mouvement Gülen et co-fondateur de la « Fondation des journalistes et des écrivains », dénonce l’autoritarisme d’Erdogan et est accusé par celui-ci de comploter pour empêcher son élection aux présidentielles de 2014.

L’interventionnisme du gouvernement dans la presse turque ne date cependant pas d’hier. Depuis le début de son ascension, l’AKP a régulièrement mené des « purges » au sein des groupes médiatiques. Que ce soit envers des individus supposément liés à Fethullah Gülen ou pour tuer l’opposition dans l’œuf, nombreux sont les journalistes turcs et internationaux qui ont passé une partie de leur carrière emprisonnés.

L’AKP d’Erdogan ne déroge pas à sa propre règle et a plus vite que son ombre jugé et incarcéré deux journalistes du magazine d’opposition Nokta pour « tentative de coup d’État ». Le rédacteur en chef et son directeur de publication ont été inculpés par la justice après leur arrestation à Istanbul lundi 2 novembre alors qu’ils titraient « le début de la guerre civile en Turquie ». Cette incarcération-éclair détonne, alors qu’en mars dernier un procureur avait fait les frais d’une prise d’otage menée par la formation d’extrême gauche DHKP-C, qui réclamait que les policiers inquiétés dans l’affaire du meurtre de Berkin Elvan, qui remonte aux manifestations de 2013, soient enfin écroués.

« Aucune pause », la promesse d’Erdogan contre les rebelles kurdes

Le président de la République de Turquie a annoncé quelques jours après avoir recouvert la majorité à l’Assemblée que son gouvernement ne négocierait plus avec les rebelles armés kurdes du PKK et que les combats ne s’arrêteraient pas tant que les militants ne seraient pas tous « liquidés ». Cette déclaration fait suite à la reprise des combats dans le sud-est du pays au cours de l’été, qui ont mis fin au cessez-le-feu emmené par Erdogan lui-même en 2013.

Alors que dimanche, les élections dans les provinces à majorité kurde se sont déroulées sous l’œil hagard des autorités militaires turques, et que le HDP avait décidé à la suite des attentats qui ont frappé la marche pour la paix organisée le 10 octobre à Ankara de ne pas continuer sa campagne électorale, l’armée turque a instauré mardi matin un nouveau couvre-feu dans des quartiers de la ville de Silvan, où une personne est décédée des suites d’un clash avec la police. Deux militants kurdes ont également trouvé la mort mercredi dans des affrontements avec les forces de l’ordre à Hakkari, où des explosions avaient retenti sans faire de victime le jour des élections.

PKK HPG KCK KURDS (2)

Mardi 2 novembre, l’armée a également annoncé avoir repris les bombardements contre les positions des combattants kurdes dans le nord de l’Irak. L’arrivée de l’aviation turque dans l’équation dès le mois de juillet avait étonné les communautés nationales et internationales, alors que le gouvernement refusait de prendre part aux combats depuis le début des interventions de la coalition contre Daech en Syrie et en Irak. La Turquie n’a cependant pas visé les positions de l’État Islamique, mais projeté au cœur de la guerre les tensions avec les communautés kurdes internes au pays.

La Turquie, nouvelle menace vue d’Europe

Depuis les élections législatives en juin dernier, l’Europe a installé une loupe grossissante sur le pays qui mène une politique de porte ouverte. L’afflux massif de réfugiés sur les territoires européens au cours de l’été a donné à la chancelière allemande Angela Merkel une occasion de rencontrer Recep Tayyip Erdogan et de vérifier que les promesses annoncées pour réguler le passage des migrants seraient tenues par le gouvernement. La Turquie devrait toucher une aide de trois milliards d’euros de la part des États européens afin de prévenir la fuite des réfugiés vers l’Europe occidentale, et ainsi se concentrer sur les deux millions de migrants déjà présents sur le sol turc.

L’Europe, craignant que la Turquie ne laisse passer dans le même temps quelques membres de l’État Islamique, ne lésine pas sur les moyens alors que l’étau semble se resserrer. Si les rumeurs concernant le soutien de l’État turc aux combattants de l’EI vont bon train, le pays ne peut endiguer les peurs de l’Union Européenne, alors qu’à quelques jours des élections, deux journalistes ont été décapités par des membres de l’EI sur le territoire turc.

Retour aux bases

Erdogan a annoncé mercredi lors d’un discours dans son palais très controversé que « l’un des plus importants messages des élections du 1er novembre est de régler la question d’une nouvelle Constitution ». Alors qu’il fait un mémo de rappel sur le réel enjeu des élections législatives, le chef de l’État turc n’hésite pas à engager des poursuites judiciaires contre la vice-présidente du Parti de la Gauche Européenne, l’espagnole Maite Mola, pour « insulte au président », au même titre qu’envers dix citoyens turcs. Cette dernière avait participé en février à une manifestation massive à Istanbul contre la loi nationale de sécurité adoptée en mars par le Parlement, qui donne aux forces de l’ordre le droit d’arrêter ou de tirer sur toute personne ayant le visage totalement ou partiellement masqué.

La dérive autoritaire de Recep Tayyip Erdogan ne semble plus aujourd’hui n’être qu’une dérive. Fort de la victoire écrasante de son parti dimanche dernier, il rassoit son autorité après le chaos dans lequel le pays a été plongé cet été. Alors que la question d’une coalition gouvernementale n’est plus d’actualité, « l’homme fort » de la Turquie renforce ses points d’attaque, tout en sommant la communauté internationale de « respecter le scrutin des élections ».