On peut être anobli du titre de dernier des blasés, Lana Del Rey enterre tous les prétendants à l’honneur mélancolique. La ricaine bohème flirte entre pop hallucinée et r’n’b sur son nouvel album Honeymoon. Si la chanteuse a voulu composer ses quatorze titres comme autant de marches nuptiales, on ne saurait les discerner des larmes d’une junky pleurant la mort de son dealer.

Des violons lancinants entament Honeymoon, trente-quatre secondes s’étirant, interminables, avant d’enfin percevoir un timbre lent émerger du disque. Si sa maîtrise de la voix et son contrôle du rythme ne sont plus à démontrer, Lana attaque une première partition trop longue dont l’intérêt se dilue dans de vagues références à l’univers musical de l’éternel espion de sa majesté.

Heureusement, son ample voix se rattrape dès le deuxième track et réveille les tympans engourdis. Music To Watch Boys To amorce langoureusement une logorrhée rythmée par les échos de ses vocalises. S’enchaîne alors Terrance Loves You qui a le fâcheux défaut de nous mettre le cul entre deux chaises, ce qui n’est guère urbain. L’espace d’un instant, celui d’un souffle de saxo, on s’imagine que le slow n’est pas mort, pas encore. Qu’on peut toujours en danser un sur le timbre fluide de la diva triste.  Avant que celle-ci ne s’embarque sur une envolée dont l’intensité décante le lent tempo mis en place.

Une nymphe de violence

S’éveillant au bruissement des criquets, God Knows I Tried plane sur des cordes pincées aux relents mélancoliques de westerns spaghetti. Surfant sur un dérivé opiacé des thèmes chers à Sergio Leone, elle plante son spleen au fond d’un Hotel California d’où s’échappent ses remords. Si la chanson est sublime, elle n’égale pas High By The Beach et son clip vaporeux. La mainmise de l’Américaine sur sa voix s’affine, alternant trois tons respectivement doucereux,  au débit rapide clinquant puis obsédant. Ne vous fiez pas à la mélodie, la nymphe sait se montrer aussi charmeuse que violente, tant  à l’écran que dans l’écriture : « you can be a bad motherfucker, that don’t make you a man ».

Les mélopées douces-amères se poursuivent le long de Freak et son invitation à la fuite. Sans casser trois pattes à un connard, le titre à la particularité de s’incruster dans le cervelet de son auditeur des heures durant. À contrario d’Art Déco, une chanson que n’aurait pas renié Valérie Damidot si ses goûts musicaux égalaient ses choix d’intérieur. Sans réelle épaisseur, rien n’arrive à la démarquer d’une table Ikea bon marché.

Quelques chansons à oublier

Tiercé perdant oblige, l’interlude Burn Norton n’offre que peu d’intérêt dans sa tentative d’approfondir le background de l’album. Pas plus que Religion, reprenant les accords des précédents morceaux sans arriver à les renouveler, nous incitant à investir dans une corde et un tabouret. Il faudra attendre Salvatore aux accents d’opéra italien, appuyée de ses violons tunés pour retrouver la foi. La voix de velours monte en gamme, les percutions discrètes battent la mesure saupoudrée d’une ombre de cuivre couronnant ce petit bijou latin.

Le timbre voilé continue de s’ébrouer sur The Blackest Day. Déjà dix titres que Lana nous les brise à casser du palpitant, et elle arrive encore à nous entraîner dans son rêve mélancolico-lyrique mêlant rupture et dépression. 24 s’ébroue sur de discrètes maracas, répétant inlassablement « there is only 24 hours in a day ». Passée l’évidence, le talent est toujours là mais la reprise des thèmes de la piste précédente n’apporte que peu d’originalité en dépit d’un final flamboyant. Surgit enfin Swang Song, le chant du cygne de l’amoureuse éconduite qui une fois de plus, n’atteint pas les sommets musicaux qu’elle a su conquérir tout au long de l’album.

Bidon d’essence et allumettes

Un conseil à l’égard des futurs musiciens : si vous ne savez pas terminer un album en beauté, faites une reprise d’un son incontournable. Les puristes se pointeront à vos concerts, bidon d’essence et allumettes à la main, mais vous pouvez au minimum sauver la face, et parfois réussir. Égaler Don’t Let Me Be Misunderstood de Nina Simone et son timbre aurait été exceptionnel. Dommage, c’est pas pour aujourd’hui. Sortez les torches, il est temps de bouter le feu à la dépressive.

Prises séparément, les chansons sont réussies. Lana joue avec les nuances moroses des déceptions amoureuses, donnant l’impression de voir un peintre couvrir une toile d’une unique couleur, la déclinant dans toutes ses teintes. Placées au sein du même album, les pistes les plus faibles s’effacent devant les autres. C’est la loi de l’évolution dirait Darwin. Lana Del Rey aurait gagné à raccourcir sa partition de quelques mélodies. L’oreille non-avertie risque de s’ennuyer au détour d’une chanson et d’éjecter la platine avant d’avoir profité de toute la richesse de l’artiste. Du spleen à plus savoir qu’en foutre, la lady nous l’avait promis et a bien tenu parole, en dépit d’une qualité constante.