Entre les murs de la Maison des Métallos se tenait le salon du livre des lanceurs d’alertes. Un événement organisé pour découvrir les parcours et les combats d’hommes et femmes qui dénoncent des pratiques illégales ou immorales, le plus souvent à leur dépens.

« J’ai été menacé de viol, de mort, quelqu’un a tenté de me tuer sur mon lieu de travail. Mon agresseur est protégé par la raison d’état. J’ai dénoncé des détournements de fonds en ambassade. »

Des bruits de couloir comme celui-ci, on en entend des dizaines salon du livre des lanceurs d’alertes. Tous légèrement différentes. Tous plus ou moins crédibles. Tous effrayamment semblables.

C’est cette femme, les cheveux gris et ras qui affirme que « nous avons été plusieurs femmes à avoir dénoncé les pratiques d’un certain député. Nous sommes plusieurs élues à ne plus vouloir nous exprimer par peur des pressions. »

C’est cet homme à l’imperméable rouge, accusé d’avoir des problèmes psychiatriques par ses supérieurs, qui avoue au micro avoir eu envie d’en finir.  

C’est Laura Pfeiffer, inspectrice du travail, forcée à l’arrêt maladie après des coups de pressions pour qu’elle arrête d’investiguer le dossier de l’entreprise Tefal.

C’est Antoine Deltour, ancien salarié de PWC qui a dévoilé les documents prouvant les manœuvres fiscales de l’entreprise luxembourgeoise et débuté l’affaire Luxleaks.

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Antoine Deltour et Laura Pfeiffer étaient présent à la Maison des Métallos pour partager leurs vécus avec le public.

Beaucoup de « petits » lanceurs d’alertes sont venus au salon chercher des réponses. Les « grands » – les plus médiatisés – témoignent de leurs propres expériences et des leçons qu’ils en ont tirées.

« Mon but ce n’était pas de dénoncer, mais de rectifier un dysfonctionnement »

Mais qu’est-ce qu’un lanceur d’alerte ? « Un lanceur d’alerte est la personne qui dévoile un préjudice dans sa condition de travail » définit l’avocat Gille Devers. « Qui sont les lanceurs d’alertes si ce ne sont pas des gens qui informent ? » questionne pour sa part Fabrice Arfi, journaliste à Médiapart.

Certains ont voulu bien faire. Yasmine Motarjemi à la voix qui s’éraille quand elle repense à sa propre histoire. Cette ex-directrice de la sécurité alimentaire chez Nestlé accuse le groupe d’avoir commercialisé des aliments destinés aux nourrissons qui ont mis leurs vies en danger.

« Mon but ce n’était pas de dénoncer, mais de rectifier un dysfonctionnement. J’ai voulu faire mon travail, je pensais que j’allais être félicitée. » Elle fut traînée devant les tribunaux suisses pour violation du secret professionnel. « Nos vies sont emportées pour avoir osé dire la vérité », l’approuve l’ex-responsable des relations publiques d’UBS France, Stéphanie Gibaud. Pour avoir refusé de détruire des documents prouvant les manœuvres d’évasions fiscales, l’ancienne cadre vit désormais dans la précarité.

Les dangers auxquels s’exposent les lanceurs d’alertes

Les pressions dans le cadre professionnel sont une menace récurrente pour les lanceurs d’alertes. « Le harcèlement, c’est l’isolement critique. L’obstruction à vos projets professionnels. Les humiliations permanentes… » énumère Yasmine Mortarjemi. Et toujours, ce sentiment de solitude, omniprésent dans l’expérience de chaque lanceur d’alerte.

Ces méthodes d’intimidation, souvent doublées de licenciements, peuvent mener les lanceurs d’alertes à la dépression. Une fatigue morale éprouvante comme en témoigne Stéphanie Gibaud : « Il faut gérer sa tristesse, son dégoût de son monde professionnel. La déception au quotidien. C’est aussi dire à sa famille qu’on ne peut pas tourner la page. »

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Les pressions dans le cadre de leur travail mènent certains lanceurs d’alertes à la dépression. © Truthout.org

Le suicide, Yasmine Mortarjemi y a pensé. Un acte qui trouve écho dans le vécu de plusieurs autres lanceurs d’alertes présents au salon. « Sans vous madame, sans votre courage et vos succès, je me serais donné la mort », confesse un spectateur lors des questions-réponses en fin de débat.

Tenir position face aux pressions, s’est aussi s’exposer aux procès-baillons, des procédures intentées pour décrédibiliser ou dissuader les journalistes et les lanceurs d’alertes. Telle Agnès Rousseaux de Bastamag, dont la rédaction a été attaquée en diffamation par le groupe Bolloré pour un article sur l’accaparement des terres. Procès gagné en avril 2016, mais reconduit en appel par le groupe français.

« Les procès homéopathiques » comme l’aurait nommé un avocat de Bolloré selon Agnès Rousseaux, coûteux en temps – trois ans et demi de procédures – et en argent. Car si Bastamag a eu le soutien de ses lecteurs, un lanceur d’alerte seul n’a presque jamais les moyens financiers pour lutter devant la justice.

Où en est la loi ?

La France a longtemps été très en retard sur la protection des lanceurs d’alertes. Si l’expression whistleblower – dénonciateur dans la langue de  Shakeaspeare – a été inventé en 1972 aux États-unis, le terme n’a été introduit sur le sol bleu-blanc-rouge qu’en 1999 par le sociologue Francis Chateauraynaud.

Aux États-Unis, la première loi les concernant a été votée en 1863, étoffée jusqu’à parvenir en 1989 au Whistleblower Protection Act. En France, il a fallu attendre le 6 décembre 2013 et la loi sur la fraude fiscale pour protéger les agents publics.

Avec la Loi Sapin II, passée le 8 novembre 2016, les lanceurs d’alertes possèdent maintenant un statut reconnu et une protection. Cependant deux points semblent décalés par rapport à la réalité.

Le lanceur d’alerte, avant d’avertir la presse, doit prévenir sa hiérarchie. Si celle-ci ne prend pas de mesure « dans un délai raisonnable » – 3 mois – le lanceur est en droit de prévenir la justice et les médias. Sans quoi toutes les procédures qui s’en suivraient seraient caduques.

Mais ce n’est pas tout, un patron a maintenant l’obligation de garder le lanceur d’alerte dans l’entreprise. « Les lanceurs d’alertes sont protégés ? Mon cul », analyse Philippe Pascot, auteur de Pilleur d’État. En effet, ceux-ci peuvent toujours subir des pressions psychologiques et la mise au placard au sein de l’entreprise sur laquelle ils ont donné l’alerte.

Quels conseils pour les lanceurs d’alertes ?

« Pour être protégé, il faut être rapidement dans la presse », assène Irène Frachon, médecin au CHU de Brest et auteur de Médiator 250 mg : Combien de morts ? Mais les affaires médiatisées sont rares et peuvent même se retourner contre les lanceurs d’alertes comme en témoigne le cas de Yasmine Motarjemi, considérée comme une « employée réfractaire » par Le Temps.

Solution alternative : écrire pour médiatiser sa lutte. « Le livre est un outil de qualification de l’auteur. Les liens et les preuves sont en bas de page », défend Daniel Ibanez, l’initiateur de la rencontre. « Le livre n’est ni plus, ni moins un rempart », juge pour sa part Fabrice Arfi, journaliste d’investigation à Médiapart, « mais tous les vecteurs d’information sont bons à prendre ».

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« Ne vous battez pas seuls ! » © Truthout.org

Au fil des conférences, un même constat résonne : « Ne vous battez pas seul ! Ne restez pas isolés ! » Pour l’élue EELV Michèle Rivasi, il y a « un besoin de solidarité évident entre les lanceurs d’alertes”. « Il faut mutualiser nos expériences », affirme une vieille dame dans le public. Un projet déjà lancé par le site du Mur des Insoumis.

Il est aussi fortement conseillé de prendre contact avec les ONG protectrices des lanceurs d’alertes, à l’instar de Transparency International. Le groupe EELV a également mis en place l’outil UEleaks qui permet de leur transmettre les preuves de malversations.

Pour ceux qui désirent rester anonymes, le site sourcesure.eu permet de divulguer des informations à des médias triés sur le volet sans compromettre son identité. Certains pureplayers – Médiapart, Le Lanceur, Reporterre et Bastamag pour ne citer qu’eux – sont plus enclins à publier les témoignages de lanceurs d’alertes. 

Moran Kerinec

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