Hegel écrivait que l’Art est mort. Aujourd’hui j’ai vu son cadavre dans le train.

C’est au retour de Stockholm la majestueuse, ville d’Art et d’Histoire, que je l’ai vu. Ou plutôt entendu, car l’Art en décomposition n’est pas que visuel, il peut se lire, se sentir, s’entendre. Le cadavre de l’Art était livide, presque transparent, mais il était impossible de le rater. Le funeste bruit de son trépas est arrivé à mes oreilles depuis les écouteurs d’un homme d’affaires qui se rendait à l’aéroport. Il n’est pas étonnant que la fin de l’Art provienne d’un des outils de la fin de l’être social. Pour être certain de ne pas être confronté à ses semblables, le gaillard écoutait, impassible, le regard plongé dans le vide, le bruit des processeurs, des cartes mères, et des algorithmes qui venaient d’achever l’Art.

Point de petite mort délectable comme elle en a tant offert pour la musique (puisque c’est bien de la musique qu’il s’agit), mais une mort violente et douloureuse. Point de dernière Danse Macabre à la Camille Saint-Saëns, point de Marche Funèbre à la Frédéric Chopin, ni de Trilles du Diable à la Giuseppe Tardini pour la musique. Pas même un dernier requiem grandiose. Non, la mort, la vraie, celle après quoi il n’existe rien d’autre que l’absence de toute chose. Abîme, inanité, vide, rien, vacuité et non-être sont tant de mots pour définir ce qui n’était certainement pas de la musique, ni de l’art. Jamais quelque chose de réel n’aura été aussi inexistant. Faute de mieux, appelons cette entité paradoxale « bruit », même si c’est déjà lui donner trop d’importance. Si certains bruits ont un sens (le bruit d’un torrent, du sexe, de la guerre, des pages d’un livre qui se tournent), celui-ci n’en a aucun.

Sachez que les frénétiques appellent ce vide intersidéral à juste titre « de la minimale ». Un « boum – tchak » électronique, empressé, inlassable, mathématique, pire, automatique. Pas de notes, le tout répété en boucle pendant d’interminables minutes, voilà le son de la mort de l’Art qu’Hegel a eu la chance de ne jamais entendre. Du non-sens, de la non-création, de la non-intelligence et de la non-culture répétée de morceau en morceau, sans distinction. Le tout largement insuffisant pour accompagner un mauvais jeu de Game Boy, une émission sur les sports mécaniques, ou un porno lamentable, et selon toute vraisemblance juste bon à se détruire les synapses sous ecstasy. Peut-être eût-il été bon de lui préférer l’opium de Chopin et Berlioz ou l’arsenic de Schumann.

Comment appeler les personnes à l’origine de ce boucan énervant ? Certainement pas musiciens, encore moins compositeurs. Surtout pas artistes ni artisans. Pas ouvriers non plus, car la tâche n’est certainement pas harassante (sauf pour celui qui est contraint d’écouter) et ne nécessite ni savoir-faire ni habileté. Fabriquants de rien, peut-être.

Cela dit, inutile d’être mauvais à l’excès. Il y a bien une chose qu’il revient de reconnaître à ces gens, c’est d’avoir été assez malins pour inventer le métier le plus facile du monde : pas besoin de culture ni de connaissance de la musique, inutile d’écrire une mélodie, un refrain entêtant, une jolie phrase, ni même d’inventer des sons. Bref, inutile de faire preuve du moindre effort intellectuel.

L’Art est mort sans baroud d’honneur, sans soubresaut ultime, sans dernière action grandiose. Il a péri dans l’indifférence générale, comme un grabataire que sa famille a abandonné, toute occupée à se regarder le nombril et à se partager l’héritage alors qu’il n’avait pas rendu son dernier souffle.

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