« Mais comment vous vous voyez vieillir ? Parce que vous n’allez pas faire des blagues sur Youtube jusqu’à 50 ans ? » Quand Léa Salamé questionne la youtoubeuse Natoo sur le plateau d’On n’est pas couché, on y discerne une pointe de mépris pour le web. Pourtant il y a des perles sur l’Internet français. La dernière en date nous a été offerte par Suricate sous la forme d’un long métrage qui déchire dans les grandes largeurs le rectum des chroniqueurs aseptisés.

Métro, boulot, boîte de nuit, cuite. Lily et Ben vivent en boucle une routine menant inlassablement à la bibine. Sauf que ce matin, la gueule de bois est sévère. Imaginez : vous vous réveillez tranquille, un café vite avalé, et réalisez que votre copine a maintenant un corps d’homme. Vous, vous avez toujours votre membre viril, mais l’enveloppe de chair n’est pas non plus la bonne. Deux « dissociés » ont jugé que vous n’étiez pas important pour la société, et ont changé de corps avec vous dans la nuit. Pas d’inquiétude, ils vont revenir, mais en attendant ils ont laissé Magalie, une gamine de cinq ans derrière eux. Détail : elle est dans la peau d’un bestiau barbu de deux mètres au garrot. Bienvenue dans un monde où les carcasses s’échangent comme des cartes Pokémon.

Un système sain dans un corps numérique

Écrit et réalisé à trois mains par Raphaël Descraques, Vincent Tirel et Julien Josselin, Les Dissociés se pose comme une alternative au système classique du cinéma français. Financé par Golden Moustache et un placement de produit suffisamment discret pour passer inaperçu, le long métrage est une œuvre issue du web et offerte à ses utilisateurs sans aucune contrepartie.

À grands renforts de punchlines serpentant entre beauferie et magie, Suricate pose une ambiance moins légère qu’il n’y paraît. On aurait pu s’attendre à une suite de sketchs sans profonde inspiration scénaristique, mais c’est mal connaître les trois tarés qui l’ont réalisé. L’humour absurde s’efface le temps de quelques instants devant un couple qui se déchire et des vies aussi attrayantes qu’une pub contre les mycoses, confrontant certains personnages à des choix cruciaux : si vous pouviez changer de peau en laissant vos proches derrière vous pour une vie meilleure, le feriez-vous ? 

Un défi de taille à relever : la suspension d’incrédulité

Faire croire que Vincent Tirel, barbu stylisé hipster de son état, est une petite fille de cinq ans, c’est tordu. Force est d’avouer que le pari fonctionne. Mieux, les passages des âmes d’un corps à l’autre offrent un panel de situations jouant autant sur le tableau comique que tragique. Les expressions attenantes à chaque personnalité permettent au spectateur de suivre en permanence les transmutations d’âme de corps en corps. Le film reste fluide et compréhensible malgré une idée initiale complexe, et Dieu merci : ça aurait pu être un joyeux bordel. 

Plein de copains qui sortent de partout comme autant de pop-ups porno, c’est aussi ça la beauté du web. Le Palmashow s’invite au détour d’une émission enfantine, Matthieu Sommet (SLG) et Antoine Daniel (What The Cut) tiennent le crachoir à François Descraques (Frenchnerd), Boulet dessine des flashbacks animés, Kyan Khojandi et Bruno Muschio (Bref.) se travestissent en facteurs : c’est la fête du slip des internets.

Il faut croire que la sauce a pris : en une semaine, Les Dissociés a attiré plus de 1 600 000 curieux sur Youtube. En défonçant allègrement Les Profs 2 et ses 310 000 entrées dans la même période. Le web remplacera-t-il bientôt les salles obscures ? Évidemment non, mais il reste un secteur d’avenir et de possibles loin des médias verticaux traditionnels, n’en déplaise à Léa Salamé.

Visionnez le film ici.