Les révoltés du Libé ont fini par prendre le large, rejoignant sur les flots du web leurs comparses Mediapart, Slate et Rue89. L’annonce officielle a eu lieu mardi 10 mars. On se doutait que les exfiltrés de Libération prévoyaient quelque chose de nouveau. Un sigle aux allures de crochet ou d’ancre étrange avait déjà fait son apparition au détour des réseaux sociaux, sans plus d’explications que cela. Dernier roulement de tambour, les voici enfin sur le devant de la scène médiatique, posant les premières briques numériques du pureplayer Les Jours.

À l’origine de cette fuite des plumes vers une nouvelle plate-forme, l’année 2013 et ses multiples crises : celle du modèle rédactionnel, du modèle économique, un défaut d’implication des actionnaires et du précédent PDG, Nicolas Demorand. Son successeur Patrick Drahi invoqua la nécessité d’un vaste plan de restructuration, prévoyant la suppression de 93 postes, dont 81 CDI. Les journalistes du 11, rue Béranger lui avaient répondu vertement ; on se souvient de la rubrique ardente à l’encontre des nouveaux patrons, « Nous sommes un journal », qui avait émaillé le titre de presse à partir du 8 février 2014.

Les conspirateurs, si on ose dire, se réunissaient depuis des mois pour élaborer ce nouveau projet. « Ça a été un processus long et lent », nous raconte Sophian Fanen, ancien journaliste culturel à Libération. « On a commencé à y réfléchir en mai 2014, sans savoir si on allait quitter le journal. On avait envie de réfléchir à des choses pour Libération, de fil en aiguille ça s’est transformé en projet en dehors du journal. »

Avec son ton espiègle, Les Jours annonce déjà la couleur sur sa page d’accueil : « Les Jours, c’est ce nouveau média en ligne qui creuse ses obsessions au cœur de l’actualité et ne les lâche pas. Les Jours défend un journalisme singulier, curieux, tenace, emmené par des têtes de pioches. »

Un credo que nuance le journaliste : « On ne veut pas faire du slowjournalisme, c’est quelque chose qui a été dit sur nous ces derniers jours. Nous, nous voulons faire du journalisme de fond, qui prend du recul et qui se pose des questions sur l’actualité, mais tous les jours. Pas travailler trois mois sans rien dire à personne. »

En attendant ses premières publications, Les Jours trace tranquillement son chemin au sein du web. Ce dernier est en effet considéré par la nouvelle rédaction comme l’outil le plus moderne et stimulant pour imaginer un nouveau média. Un véritable défi en terme de formes et de méthodes à développer afin de lutter contre l’infobésité, en adaptant le journalisme aux lecteurs numériques.

La dimension économique y est pour beaucoup aussi, le lancement d’un site web revenant moins cher que de se lancer dans la distribution papier d’un quotidien. Mediapart en est la preuve, Edwy Plenel a annoncé fièrement l’indépendance totale du journal lors de son septième anniversaire jeudi 12 mars. Mais pour le moment, le prix d’un abonnement mensuel au récent pureplayer est encore sujet à débat.

Et l’ambiance dans tout ça ? « Studieuse », nous répond Sophian Fanen : l’équipe est toujours en train d’élaborer l’architecture de la société. « L’atmosphère est très positive, nous avons passé une semaine dingue. On ne pensait pas que le projet trouverait son public et serait aussi clairement reçu. »

Peu de temps, mais beaucoup de chemin déjà parcouru depuis les crissements avec les actionnaires de Libération. Aujourd’hui, Les Jours tente de monter une structure qui soit par principe indépendante y compris face aux investisseurs privés, tout en élaborant une façon innovante de pratiquer leur métier. En 1973, Libé clamait sa devise : « Peuple, prends la parole et garde-la ! ». Ses descendants spirituels en ont fièrement repris le flambeau.