Le golfe du Morbihan… Ce p’tit bout de paradis classé parc naturel régional compte quand même parmi les plus belles baies du monde ! Il faut en effet violenter le pauvre Petit Robert pour parvenir à décrire ce chimérique eldorado où menhirs, dolmens, cairns et cromlec’hs viennent prendre un bain de pieds d’eau de jouvence sur les grèves et estrans de cette vasque d’eau bénite azurée que l’on nomme Mor Bihan : Petite Mer. Free style.

En bref, cette mer intérieure est un mariage subtil entre histoire et intemporalité, entre irréalité et irréalisme, que seules les « histoires » traditionnelles réussissent à peindre.

Et justement ! D’après la légende, les Korrigans (des lutins lunatiques) expulsèrent les fées de la forêt de Brocéliande (le bled de Merlin l’enchanteur). Quelque peu désappointées, ces dernières versèrent tant de larmes que se créa le golfe du Morbihan. Outrées, scandalisées ! Elles y jetèrent ensuite leur couronne, qui donna naissance aux îles parsemant le golfe. Trois couronnes rejoignirent l’océan : les îles Houat, Hoëdic, et enfin Belle-Île (la couronne de la reine des fées).
Mais le téléphone arabe, ça fait vite débiter de l’ineptie, c’est pourquoi il existe d’autres légendes aussi floues qu’un myope dans le doute. L’une d’entre elles explique que les fées auraient en fait fui la forêt de Rhuys après que l’homme l’eût profanée de sa hache. Lorsqu’elles s’envolèrent pour s’échapper, elles levèrent un nuage de poussière d’or qui retomba sur la mer du golfe. 365 îles et îlots seraient ainsi apparus, un pour chaque jour de l’année.

Un peu de sérieux, mais sans trop en faire non plus :

De manière plus terre à terre, l’origine géologique de la petite mer remonte à l’ère quaternaire, à la suite des cycles de glaciation, quand les rivières creusèrent un profond estuaire pour rejoindre l’océan qui s’était retiré plus loin. Durant le dégel, le fond du golfe, qui était constitué de marais, s’affaissa et l’océan finit par envahir le bassin. Entre une trentaine et une soixantaine d’îles ont été dénombrées dans le golfe. On plaint/moque ceux qui ont visé l’exhaustivité du dénombrement car certaines îles disparaissent à marée haute, quand d’autres s’unissent entre elles à marée basse. C’est le cas de la sirénique île Berder qui s’unit alors grâce à un gois avec le continent. Telles des écrevisses galopant vers un casier de pêche, les touristes rejoignent alors l’île en empruntant ce passage à sec. Cependant, à marée montante, les « mouettes rieuses » locales s’amassent devant l’isthme éphémère pour assister à la traversée humide des touristes robinsoniques qui auraient manqué de traverser à temps. Juré craché, ça vaut le détour.

Dans le même délire, il y a cette prenante et surprenante légende bretonne contant la séparation de l’Île-aux-Moines et de l’Île d’Arz. L’Île-aux-Moines, qui a la forme d’une croix, était alors dénommée « Izenah », et était accolée à sa sœur l’Île d’Arz. Les habitants d’Arz étaient pêcheurs, tandis que ceux d’Izenah étaient des seigneurs de la mer. Mais au grand désarroi de ses parents, un jeune îlien de la prestigieuse Izenah s’éprit d’une iledaraise (demoiselle de l’île d’Arz). Préférant le lâcher à Dieu plutôt qu’à une gueuse de basse classe, les parents du jeune inconscient l’enfermassent chez les moines ! Seulement, que « l’amour donne des ailes » n’est qu’une légende… Ainsi, la jeune fille se tapa chaque jour à pied la traversée de la chaussée reliant les deux îles pour aller chanter sous les murs du monastère. Ras la tonsure de ce tapage, le caïd de la team des moines appela alors les Korrigans qui vinrent submerger l’isthme des eaux du golfe du Morbihan. La jeune énamourée se noya. Et les deux îles furent séparées à jamais. D’après cette fable, il est alors cocasse de notifier qu’il y eut une époque historique sur l’Île-aux-moines où les jeunes filles avaient le droit de choisir elles-mêmes leur mari, étant donné que l’économie reposait largement sur leurs épaules (les hommes partant majoritairement en mer pour le long cours).

« L’histoire raconte aussi que des chevaliers des
Templiers gagnèrent l’île de Gavrinis au 14ème siècle »

En parlant de moines et de croyances locales, l’île de Boëdic aurait jadis fait partie du continent puis s’en serait détachée. Paris Match explique que « dans ce lointain passé, Boëdic aurait été peuplée par des moines. Des silhouettes mystérieuses et encapuchonnées sillonnaient l’endroit dès l’aube, alors que le brouillard sévissait encore au moment des premières prières. Par superstition ou par respect, les simples pécheurs ne s’y aventuraient pas ».

le_moine_html_46f7697

Le moine blanc, alias « le Bigorneau »

Et il en reste un de moine sur Boëdic ! et même si les ouï-dire aiment à dire que cette sculpture fut taillée par un prisonnier de l’île qui voulait laisser son empreinte, le moine blanc fut façonné entre l’an 1964 et l’an 1965. Il fut même baptisé au vin blanc. Depuis, il a même dû réaliser toutes ses communions puisqu’il sert de bonne raison aux marins qui passe devant pour trinquer au vin blanc. Mais il en faudra plus pour le faire parler, « le Bigorneau » ! Fera-t-il un jour taire les rumeurs, chuchotant que le château de l’île renfermerait des secrets de la résistance de la seconde guerre mondiale ?

L’histoire raconte aussi que des chevaliers des Templiers gagnèrent l’île de Gavrinis au début du 14ème siècle lorsque ça sentait mauvais pour eux sur le continent. Ils auraient trouvé refuge dans le mystérieux tumulus néolithique de Gavrinis, considéré par de nombreux archéologues comme l’un des plus beaux monuments mégalithiques au monde. Au 19ème siècle, l’inspecteur des monuments historiques Prosper Mérimée confiait : « Ce qui distingue le monument de Gavrinis de tous les dolmens que j’ai vus, c’est que presque toutes les pierres composant ses parois sont sculptées et couvertes de dessins bizarres […] Parmi une multitude de traits… on en distingue un petit nombre que leur régularité et leur disposition singulière pourraient faire ressembler à des caractères d’écriture… Il y a encore des chevrons, des zigzags et bien d’autres traits impossibles à décrire. »

Le genre de gribouillis qu'on fait sur sa feuille quand on s'ennuis en classe

Le tumulus de Gavrinis. Le genre de gribouillis qu’on fait sur sa feuille quand on s’ennuie en classe non ?

Mais le golfe du Morbihan abrite de nombreux autres vestiges, comme le double cromlec’h de l’îlot d’Er Lannic, partiellement immergé, ou encore des dolmens et alignements dont les significations restent cabalistiques.

Et des légendes urbaines…

Enfin, peut-être parlera-t-on dans quelques siècles de l’obscure légende contemporaine de l’île d’Irus, qui d’après les rumeurs serait un refuge exclusivement réservé à des femmes cornaquées par la célèbre féministe Isabelle Alonso. Des fantasmes qui auraient appelé la gendarmerie à enquêter… Une chose est sûre, les moines ne sont pas dans le coup, mais laissons-nous à rêver que cette île est devenue la dernière thébaïde des fées de la petite mer.

Antonin Cyrille