Après avoir vendu plus d’un million d’exemplaires avec son premier album Subliminal, le rappeur français Maître Gims a sorti ce 28 août Mon Cœur Avait Raison, sur les labels Wati B et M.M.C. Avec plus de 85 000 disques écoulés dès sa première semaine de vente, il est ainsi certifié disque de platine.

La recette ? Beaucoup d’argent déjà, mais aussi deux pilules, que le rappeur ne pourra pas faire avaler à tout le monde d’ailleurs. Deux pilules pour deux facettes de l’album : la pilule bleue pour 15 titres consacrés à la pop urbaine ; la pilule rouge pour 11 morceaux de rap. Mais avant de nous engager dans une cynique critique de cet album, n’oublions pas ce que le pédagogique Morpheus expliqua à Neo dans Matrix : « Choisis la pilule bleue, et tout s’arrête, après tu pourras faire de beaux rêves et penser ce que tu veux, choisis la pilule rouge, tu restes aux pays des merveilles et on descend avec le lapin blanc au fond du gouffre ». Autant dire qu’avaler les deux à la suite, ça fait du dégât.

Mais la recette de MCAR est tout de même plus complexe qu’un plat de compléments en gélules. Car le renommé cuistot Maître Gims a su l’assaisonner avec :

De l’auto-branlette. La pochette de l’album de Maître Gims ne renvoie-t-elle pas inconsciemment à l’une des versions du mythe de Narcisse, qui ne noya en tentant d’embrasser son reflet sur les eaux ? Mon Cœur Avait Raison est un en effet un recueil d’ego trip, ou d’ego à étriper : « On me respecte depuis que j’ai pris le contrôle de Paname » (Longue vie) ; mais aussi «  ça va bientôt faire six ans de règne, et t’hésites à m’appeler Superman. Je me contenterais d’un Superstar » (Longue vie) ; ou encore « J’suis toujours le number One, c’est moi, oui, c’est moi » (Number One) ; mais aussi malgré tout un peu de modestie « Désolé je ne suis qu’un homme, et j’ai l’impression qu’on l’oublie » (Contradiction)… mais a-t-on dit le contraire ?

De l’amour. La pilule bleue en annonce la couleur, n’est-elle pas la pilule qui fait bander ? MCAR en contient ainsi bon nombre de chansons sur les vicissitudes de la vie conjugale : Brisé, sur le thème de la trahison dans le couple ; Est-ce que tu m’aimes, sur des remises en question de couple ou encore Je te pardonne (en featuring avec l’australienne Sia, où le rappeur tente de racheter une relation qui a mal tourné). Et on en passe.

Du commercial. L’ego trip, l’amour, la street, la drogue : des thèmes récurrents dans le rap, et qui touchent un bon quota d’auditeurs. Mais où est le souci ? Non, ce qui est réellement gênant chez Maître Gims, c’est sa façon de faire du placement de produit dans ses clips. Je ne sais pas combien Sony lui a refilé pour les longues secondes qu’il accorde à un selfie dans Laissez passer (le clip plus bas), mais on lui proposerait bien de prendre la photo de groupe à sa place pour pouvoir reprendre sur le rythme entraînant de la chanson. On espère juste pour Sony que ce n’est pas le même portable que le rappeur éclate dans le clip de Brisé.
Mais on ne peut aussi que remarquer les gros WA (la marque de vêtement Wati B est à l’origine un label indépendant de musique : le WA) et VX (pour Vortex, la marque de Gandhi Djuna, alias Maître Gims) bien voyant dans le clip de Longue Vie. Sans parler des fringues VX portées par Maître Gims ou d’un « Vortex sur le torse, t’as reconnu le logo », glissé dans Habibi. Bref, de la publicité saute-aux-yeux qui malheureusement nous fait écarter toute crédulité quant à une certaine sincérité du rappeur dans ses paroles. Dommage…

Maître Gims – Laissez passer – Pilule bleue – Selfie à 1,58min

Des liens abscons. Maître Gims n’est pas réputé pour son écriture. Déjà, sur les œuvres de 85 rappeurs et groupes de rap, les textes de son ancien groupe Sexion d’assaut faisaient partie des moins riches en vocabulaire, d’après un travail d’infographie réalisé par Matt Daniels. Et si dans Mon Cœur Avait Raison, le rappeur profite souvent du verlan ou de l’anglicisme pour caler ses rimes, il enchaîne de plus les liens abscons. Maître Gims est-il un poète incompris ? Petite liste d’extraits incompréhensibles (désolé pour la concurrence Topito):
– « Ne monte plus les gens contre moi / C’est difficile de voir dans le noir » (Brisé)
– « Quand j’éternue tout l’monde se dit « qu’il est drôle ! / y’a rien à ger-man et même le frigo pue d’la gueule / suis-moi, pour un coup d’épaule ils t’sortent le gun » (Number One)
– « J’étais censé t’aimer mais j’ai vu l’averse / J’ai cligné des yeux tu n’étais plus la même » (Est-ce que tu m’aimes ?)
Au lieu de pratiquer son non-verbal agité dans une bibliothèque dans Est-ce que tu m’aimes, il aurait peut-être mieux fait de piocher dans les livres.

De la répétition, répétition. Il en revient incessamment dans les couplets et refrains : « Melynda Gates, Melynda Gates (Warano)
Mely-Me, Mely-Mely-Melynda Gates (C’est quoi les news ?)
Melynda Gates, Melynda Gates (Warano)
Signe au dos du chèque
Melynda Gates (Paris centre)
Melynda Gates, Melynda Gates (Tu t’attendais à quoi ?)
Mely-Me, Mely-Mely-Melynda Gates (Aaaah !)
Mely-Me, Mely-Mely-Melynda Gates (Neuvième zone)
Signe au dos du chèque Melynda Gates (Melynda Gates)…
Comme je vous le disais, de la répétition… et du vocabulaire pauvre. Voilà une manière d’appuyer le mot, mais aussi de vous rentrer le refrain dans le crâne à la manière d’une procession sectaire.

De l’autotuuUUUuuneeEe. Ce logiciel créé à la fin du XXème siècle permet de donner de l’effet à la voix comme dans Sofitelo ou encore Mayweather. C’est marrant, et Maître Gims en profite.

Du gangsterisme en cour de récré. Si Maître Gims aime jouer le rôle du badboy, notamment dans la pilule rouge, on le retrouve dans la pilule bleue à une place nettement plus douce. Un brin de sensibilité qui risque parfois de frôler les questionnements de gosses en cour de récré :
« Est-ce que je t’aime ? J’sais pas si je t’aime
Est-ce que tu m’aimes ? J’sais pas si je t’aime » (Est-ce que tu m’aimes ?).

Des refrains. Là réside la réussite commerciale émotionnelle de Maître Gims. Des refrains, et même certaines rythmiques entraînantes, planantes, bandantes, qui savent vous faire décoller de votre siège, à la façon de Je te pardonne feat Sia ou sans le feat d’ailleurs.

Du featuring. Maître Gims a bien géré son réseau et a réussi notamment à embarquer dans l’album la célèbre Sia (il raconte l’histoire) mais aussi Barack Adama (Contradiction), H-Magnum (Number One), Niska (Sapés comme jamais), Lefa (Longue vie), son petit frère Dadju (Sans rétro), Laurent Twins (Angelina), Doomams et JR O Crom (Uzi), Insolent (Richard Mille), la Djuna family (Mayweather) ainsi que Dawala et Sexion D’Assaut pour des retrouvailles énergiques dans l’Intro de la pilule rouge.

Brisé clip officiel – Maître Gims

Antonin Cyrille