À Lille on a la braderie, les frites et l’alcoolisme, mais Lille, c’est aussi Xavier Bertrand, Martine Aubry et Marine Lepen. Comme c’est un peu devenu l’endroit où il faut être dans le politique-game, François Fillon, candidat à la primaire de la droite, a décidé d’y faire son meeting. On y était pour vous.

Il est 18h44, je franchis les portes du Grand Palais, réservé pour l’occasion. Je suis accueillie par des membres de la sécurité, habillés de leurs plus beaux pulls en V bleu électrique. On me dévisage, sans m’envisager : les rangers de gauchiste, ça fait un peu tache dans le décor Filloniste. Les hôtesses sont de sortie et m’indiquent le chemin à suivre, me devinant perdue dans cet environnement hostile.

Il est 18h50, et à ma droite se trouve une importante file d’attente. Ça s’impatiente, ça s’agace, ça trépigne. Marie-Astrid est déçue : les vigiles l’empêchent de rejoindre la queue pour se faire dédicacer le livre de campagne de son champion, acheté 25 euros sur le stand des libraires..M Fillon n’a plus le temps pour les autographes, il est 19h10, il est attendu sur scène. Sur son passage, les militants de la première heure brandissent des drapeaux tricolores, et, parce que Fillon, c’est un jeune, des pancartes avec hashtag, sur fond sonore punchy. De quoi redonner le sourire à Marie-Astrid #FILLONPRESIDENT

15057996_1518824518128924_1632694857_n

Comme à la messe, on s’assoit enfin lorsque François Fillon est installé. À ma droite, mon camarade de meeting porte des mocassins en cuire marron et une chemise bleu ciel. Il a la cinquantaine et est venu de Paris pour soutenir son poulain. Très à l’aise, celui que nous appellerons Pierre me livre son analyse pointue et tolérante des primaires : « NKM a un programme intéressant, dommage qu’on ait envie de lui mettre des gifles lorsqu’elle s’exprime ».

à ma gauche, un jeune s’agite et tape frénétiquement sur son clavier. Il est étudiant en école d’ingénieurs et live-tweet le meeting pour le compte du micro parti Sens commun, mouvement catholique issu de la manif pour tous. Ainsi, lorsque François Fillon clame « j’inscrirai dans la constitution qu’une famille, c’est un papa et une maman » son enthousiasme se fait grand.

Dans le carré presse ça s’agite également : Gérald Darmanin et Xavier Bertrand seraient dans la salle, assis dans l’ombre au premier rang. On rêve alors d’un scoop politique, d’une alliance de dernière minute. On vous le dit, Lille, c’est l’endroit ou il faut être en ce moment.

François Fillon meeting lille

François Fillon, lui, est imperturbable, debout sur la grande scène, micro à la main, c’est un peu son moment. Comme pour un stand-up, on applaudit. Puis on applaudit encore, à chaque invective, à chaque lieu-commun énoncé avec pugnacité. En moyenne, une fois toutes les 3 minutes pendant cette heure et demie de meeting, nos statisticiens sont sur le coup.

Un Fillon trublion

Son costume est bien trop large pour sa frêle silhouette, ça lui donnerait presque une allure de conseiller bancaire à l’agence d’Arcachon. Il s’essaie à quelques blagues, le public est facile ce soir au grand palais. Lorsqu’il dénonce l’incapacité du Président à prendre des décisions, « y compris sur sa vie de famille », la salle s’esclaffe. J’espère secrètement qu’il ne rêve pas d’une banque.

Lancé et galvaudé par les punchline des premiers intervenants « le meilleur n’a qu’un nom : il s’appelle François  Fillon », le candidat fait un parallèle entre l’élection de Donald Trump aux États-Unis et son rôle dans la primaire à venir : tous les deux seraient outsiders, malmenés par les médias. Il invectivera également « l’élite bureaucratique » au cours du meeting. Décidément, François Fillon est drôle ce soir.

Un Fillon bon élève

La suite du discours est classique, le candidat structure son exposé en 4 parties et sous parties. Seront ainsi évoqués, d’originaux sujets tels que le libéralisme, l’éducation, la police, « l’intégration » et le « communautarisme ». Fillon ne harangue plus les foules, et, sur certains thèmes, pêne à les tenir éveillées. Ainsi, vu durant sa tirade de géopolitique : trois individus en train de somnoler sous mes yeux.

C’est au moment d’aborder sa vision de l’écologie que le public se réveille. Mon voisin applaudi beaucoup trop fort lorsque Fillon fustige la réduction de l’utilisation du nucléaire promise « pour des raisons idéologiques ».

François Fillon meeting lille
Viennent alors les questions du public, majoritairement posées par des hommes, blancs, et plutôt âgés, que l’on pourrait regrouper sous l’acronyme HSBC. (Homme Straight/Hétéro, Blanc, Cisgenre).

L’un des intervenants interroge le candidat sur le thème masculiniste des pères sans droit de garde en cas de divorce. Il cite Paul Bensoussan, figure d’« expert » dans les tribunaux, qui défend des notions de « fausses allégations » des enfants ou encore du « syndrome des faux souvenirs ». La réponse du candidat sera prudente, reconnaissant son manque de qualification sur ce sujet.
Choisi comme le candidat de la manif pour tous, François Fillon pourrait bien se faire déborder par sa base conservatrice.

Le meeting fini, déçue de ne pas voir de buffet gratuit, je me rabats sur les militants et sympathisants présents dans la salle. Je questionne un agriculteur du Pas-de-Calais fustigeant les normes étatiques ou encore un cadre du privé se retrouvant dans la conception de la famille que défend le candidat. Tous espèrent un miracle pour les primaires, et dénoncent des sondages biaisés.

Fillon et la merchandising

Sur le chemin du retour, nous passons devant un stand de produits dérivés. Fillon y est à toutes les sauces et de toutes les couleurs, Fillon avec tout le monde : « Les femmes avec Fillon », « les entrepreneurs avec Fillon». Il y a aussi de jolis mugs à son effigie. Vous pouvez vous offrir pour 25 euros une voiture de course miniature aux couleurs du candidat, qui roulerait surement dans les rallyes comme Fillon en politique : rarement en tête de course.

Dans l’enceinte du bâtiment, de jeunes trentenaires m’accostent, goguenard et passablement éméchés.
« Alors c’était bien Fillon ?
-c’était intéressant, vous n’y étiez pas ?
-Ah non, pas vraiment. Nous, on est là pour la dégustation de bière dans la salle d’à côté ».

Lille, nouveau centre des crispations politiques, reste avant tout la ville de la bière et de la fête. Et ça, c’est plutôt cool.

Eloïse Bartoli