Yann Barthès démissionne, et voilà que l’émission la plus populaire de Canal+ se retrouve au centre de l’actualité et de la plupart des posts sur Facebook. L’occasion d’analyser les méthodes peu déontologiques du Petit Journal, qui ont peut-être contribué à décrédibiliser son traitement des sujets les plus sérieux.

Avec ses 1,35 millions de téléspectateurs quotidiens, le Petit Journal reste inéluctablement un des succès de la chaîne. Pas pour ses informations inédites, mais pour son humour et ses images qui font souvent le buzz sur les réseaux sociaux. Le choix de la légèreté du programme a toujours été assumé par Canal+, au point de l’inclure pendant longtemps dans la rubrique « divertissements » du site web de la chaîne. Le genre de l’infotainment, à la frontière entre l’information et le divertissement, a cependant eu un impact considérable sur les journalistes de l’émission : six d’entre eux n’ont pas été autorisés à renouveler leur carte de presse.

Alors, le Petit Journal, divertissement ou information ? En interrogeant un grand nombre d’habitués, nous nous sommes rendu compte qu’une majorité d’entre eux ne se basaient que sur l’émission pour s’informer. À ce problème s’ajoute un autre : de par sa nature ambivalente, le Petit Journal est en général regardé par un téléspectateur peu concentré et plus à même de croire l’information donnée, en laissant de côté son esprit critique. L’émission pose des questions déontologiques et interroge le rôle du journaliste dans ces nouveaux formats télévisuels.

L’information internationale traitée en surface

Situé en parallèle des 20h, le Petit Journal est un concurrent de taille aux JT, à l’exception près qu’il n’est pas là pour décoder toute l’actualité en profondeur. Sujets internationaux et blagues potaches s’enchaînent, comme en témoigne par exemple le déroulement de l’émission du 20 avril : de François Hollande à la Jordanie, de la Jordanie à la baffe prise par Gilles Verdez, le tout, sans transition. Une manière de décomplexer les sujets graves, mais qui fait parfois perdre toute notion de réalité à des reportages pourtant bien ficelés. 

Sous le diktat du « toujours plus distrayant, toujours plus attractif », présentateur et envoyés spéciaux semblent vouloir alterner sujets graves et humoristiques, conférant souvent une légèreté incomprise aux reportages sur lesquels le spectateur devrait être « focus ».

Force est de constater qu’à force, l’information internationale est maltraitée. Très peu de temps y est consacré (entre 1 et 4 minutes en moyenne) et les reporters sont principalement des « envoyés spéciaux ». Contrairement aux émissions qui choisissent de construire leurs reportages avec précision et rigueur, le Petit Journal manque de correspondants permanents qui sauraient analyser et expliquer objectivement les situations. En ressortent des reportages dans lesquels le choix partial d’interlocuteurs peu représentatifs est parfois flagrant. 

Martin Weil Washington

Martin Weill s’attaque souvent à des sujets vastes et complexes, tels que la campagne électorale aux États-Unis, les JO 2016, la Syrie… Il fait remarquablement son travail, mais ne décortique jamais en profondeur les sujets de ses enquêtes, faute de temps. Un contributeur au Club de Mediapart souligne certains de ses manquements :

« Ces raccourcis, manques de nuance et de complexité, clichés… deviennent parfois des approximations, voire des erreurs. C’est ainsi que l’on apprend, toujours à propos de l’Iran, lors de la présentation du pays, qu’il a des frontières « avec l’Irak et l’Afghanistan ». Certes. Mais il en a aussi avec le Pakistan, la Turquie, l’Azerbaïdjan, l’Arménie et le Turkménistan. Pourquoi parler seulement de l’Irak et de l’Afghanistan ? »

Le Petit Journal recèle néanmoins un intérêt indéniable, celui de présenter des témoignages inédits et poignants. Même s’il ne se concentre pas sur l’explication des phénomènes difficiles à comprendre, il donne à voir. Suivant cette ligne éditoriale, l’information reste-t-elle au cœur des préoccupations des journalistes ?

Des sujets arrangés

Lorsque le Petit Journal ne trouve pas le risible, il finit par le créer. Il présente des reportages montés de toutes pièces, comme ce fut le cas lors du discours de Jean-Marc Ayrault, accusé d’avoir copié le discours de François Hollande. Voici ce qu’a diffusé le Petit Journal :

Les propos quasi similaires de Jean-Marc Ayrault et de François Hollande se succèdent puis se chevauchent. Des passages très drôles, étant donné leur ressemblance, qui prouvent que le ministre a littéralement copié des morceaux du discours du président. Sauf que la réalité est toute autre : cette vidéo ne montre qu’un morceau du discours de Jean-Marc Ayrault, qui expliquait juste avant qu’il citait François Hollande. En témoigne son texte en intégralité, qu’on peut trouver en vidéo et sur le site du gouvernement :

« Comme l’a souligné en août dernier notre président de la République, monsieur François Hollande devant la conférence annuelle des Ambassadeurs de France, de nouvelles puissances s’affirment, mais sont réticentes à exercer pleinement les responsabilités associées au statut qu’elles revendiquent. Les anciens blocs ont disparu. Mais de nouveaux ensembles se cherchent, des menaces existent, parfois même elles s’accumulent en se jouant des frontières, que la mondialisation contribue à effacer. »

Le Petit Journal a ensuite reconnu son erreur, admettant que « effectivement, nous n’avons pas diffusé cette phrase du Premier ministre juste avant son discours : « Comme l’a souligné en août dernier notre président de la République devant la conférence annuelle des ambassadeurs de France… « . C’est une erreur de notre part même si « souligner » ce que disait le Président et pomper intégralement son discours n’est pas tout à fait la même chose… »

En utilisant le court extrait vidéo publié par l’AFP, le Petit Journal n’a pas réalisé le travail attendu des professionnels de l’information : croiser les sources, écouter le discours en entier, se rendre sur le site du gouvernement…

En dehors des montages vidéo à visée comique, le Petit Journal joue avec les images. Le 1er novembre 2011, un reportage sur la résidence de la Lanterne, dans laquelle Nicolas Sarkozy a emmené Carla Bruni-Sarkozy, situe l’emplacement précis de ce domicile. Yann Barthès explique au public :

« Regardons un plan. Voici l’énorme domaine de La Lanterne, ici. Et ici, à côté, le jardin public du château de Versailles. Le domaine est littéralement à l’intérieur du domaine public mais il est sécurisé par des murs en pierre de trois mètres de haut. »

Un plan est affiché, mais il a été truqué pour montrer la résidence comme étant plus proche du château qu’elle ne l’est déjà.

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Source : Acrimed

Même lorsqu’il s’agit de sujets politiques, les reportages ne sont pas honnêtes. Quand l’équipe du Petit Journal a rencontré les sympathisants de Nicolas Dupont-Aignan, les personnes interrogées disaient n’avoir absolument rien compris au programme du candidat. Drôle et étonnant, à part quand on sait que ces interviews ont en fait été menées avant le meeting.

Il existe un énorme travail de récupération des images, d’organisation des séquences dans le but de créer des passages humoristiques, aux dépens de l’information. Un écart d’autant plus important que la plupart des téléspectateurs sont laissés à croire absolument tout ce qu’il s’y dit. Pire que de la désinformation, le Petit Journal risque de manipuler ses auditeurs.

Un traitement des informations inégal

Quels que soient les sujets, on a parfois l’impression que le Petit Journal souhaite avant tout faire rire. Certains reportages ne sont pas aussi bien exploités qu’ils pourraient l’être, comme ça a été le cas pour Nuit Debout, le 12 avril. L’enquête se contente de parler de ce « ras-le-bol » de tout, sans creuser les idées partagées par le mouvement. « Les Français n’en peuvent plus » s’enchaînent, avec les différents politiciens qui ont scandé cette phrase comme un slogan.

On attendrait une réponse de la part des journalistes sur ce ras-le-bol, mais rien ne vient : ils se contentent d’enchaîner les propos, encore une fois de façon humoristique.

Pourtant, le Petit Journal sait traiter les sujets de manière approfondie et intéressante. C’est le cas du reportage sur Molenbeek, dans lequel les journalistes détruisent tous les a priori concernant cet endroit censé être un nid à djihadistes. Au cœur du quotidien des habitants, l’équipe du Petit Journal décrit une banlieue comme une autre, ébranlant les stéréotypes qui l’entouraient. Même si certains journaux comme Le Point ne sont pas franchement en accord avec la vision du Petit Journal, le reportage reste très instructif et respectueux des valeurs du journalisme : enquêter, révéler, expliquer.

Des images parfois dangereuses

Le choix des images dans leurs reportages a parfois des conséquences nocives. Souvent consacrées aux partis extrêmes, les enquêtes révèlent les comportements les plus choquants de certaines strates de notre société. Des propos troublants sont fortement relayés sur les réseaux sociaux, donnant parfois une visibilité trop grande à des minorités qui défendent des idéologies violentes.

Comme chaque internaute, j’ai été très troublée par le reportage sur Rivarol. Il était intéressant, mais m’a mise relativement mal à l’aise. Des personnes racistes, homophobes, avec des affinités particulières pour les régimes monarchiques ou nazis s’expriment à cœur ouvert, sans aucune crainte. Cela peut mener les spectateurs à prendre conscience de la dangerosité de certains mouvements, mais ça peut aussi être une révélation pour les personnes dont les opinions rejoignent celles de ces partis extrémistes. Une manière de penser que ce genre de propos est admis, et n’a pas à être caché.

Pour se moquer de l’accent particulier de Jérôme Bourbon, les journalistes lui font répéter à de nombreuses reprises le mot « Rivarol » devant la caméra. Un comportement dénoncé par Street Press et qui prouve une nouvelle fois que l’information délivrée par le Petit Journal est manipulée pour être rendue drôle et ridicule :

Street press

Le Petit Journal ne doit pas se regarder seul, mais plutôt être utilisé comme un complément de la presse d’information générale. L’émission de décryptage médiatique la plus populaire de France offre de bonnes clés de compréhension en dévoilant les coulisses des processus politiques, les reportages démontent toutes les communications bien huilées des politiciens.

Mais peut-on encore aujourd’hui sacrifier les faits et l’information brute pour avoir le bon mot ?

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