C’était le dernier salaud à craquer sa pipe. Choron avait déjà fracassé son fume-cigarette contre le marbre tombal en 2005, suivi par son comparse moustachu Cavanna en 2014. Maintenant c’est définitif, les foutus cinglés de Hara-Kiri sont partis emmerder les saints sur qui ils ont passé des années à déverser encres et jurons.

Pendant un temps, on l’a cru increvable, l’ultime salopard à tenir le crachoir. Bousillé par le cancer, il continuait inlassablement à outrager tous les capitalistes, à faire la nique aux colonialistes, à regarder sous la jupette des curés pour mieux les dézinguer d’un jeu de mots acerbe ou d’un dessin coquin.

Il en aura fait chier du monde, y compris ses collègues de rédaction. Jusqu’à Cavanna, qui raturait en marge de ses articles qu’il ne cautionnait pas les prises de position du trublion. Il faisait partie de la vieille garde de l’humour vachard, de ceux qui ont révolutionné le dessin de presse. Partout, il a laissé sa griffe, passant de L’Express à diverses revues satiriques avant d’atterrir à Hara-Kiri, puis chez son petit frère le premier Charlie Hebdo, avant de rempiler en 1992 à la renaissance de l’hebdomadaire.

Pour un mec qui a commencé à se faire du blé en tant que chanteur de cabaret, ça fait un putain de beau palmarès.


Les unes de Siné Mensuel

De Charlie Hebdo à Siné Mensuel

On l’aura aussi recouvert de monceaux d’excréments pour punir sa verve : avoir une grande gueule et un grand pinceau, ça a ses défauts. Plusieurs fois attaqué en justice pour antisémitisme, Siné ne sera jamais condamné. En 2008, Philippe Val, alors directeur de la publication de Charlie Hebdo, profitera d’une des saillies douteuses du caricaturiste sur Jean Sarkozy et sa conversion au judaïsme pour se débarrasser du vieil emmerdeur.

Le dessinateur sera relaxé sous motif de la satire, et Val condamné en 2010 pour rupture abusive de contrat. Siné se relancera alors avec son propre hebdo, où quelques fines pointures viendront côtoyer sa plume : Philippe Geluck, Denis Robert, Guy Bedos…

Puis Siné Hebdo deviendra, faute de rentrées d’argent suffisantes, Siné Mensuel, « le journal qui fait mal et ça fait du bien », ce qu’aurait dû rester Charlie Hebdo aux yeux de Siné. Malade, il continuera chaque mois à épancher ses humeurs jusqu’à sa dernière opération du poumon, jeudi 5 mai, avant de délaisser à contrecœur ses lecteurs.

Non sans un dernier édito cinglant, « ça m’énerve grave ». Si comme nous, vous n’avez pas le temps d’aller fleurir sa tombe à Montmartre, allez vous recueillir sur ce dernier écrit, ça vous fera pas de mal, et peut-être même un peu de bien.