Entre Femen, Emma Watson et loi des quotas, Simone de Beauvoir reste dans le vent. Loin d’être uniquement des revendications sociales, le féminisme d’aujourd’hui se politise, se médiatise, se mondialise. Du militantisme à la pop-culture, retour sur un phénomène qui en 2015, reste d’actualité.

L’égalité des sexes ou la théorie du genre, courants de pensée majeurs basés sur les rapports homme/femme ont marqué le XXè siècle. Après que nos grands-mamans aient brûlé leurs soutien-gorge sur la place publique, d’aucuns sont d’avis que leurs revendications ont été entendues et qu’il serait temps de tourner la page. Pourtant, c’est face à un sexisme détonnant que certaines et certains trouveront toujours de nouvelles raisons de dresser l’échine. Par exemple, un aspirant chanteur comme Robin Thicke nous dit littéralement : « I’ll give you something big enough to tear your ass in two » (Je vais te donner quelque chose d’assez gros pour déchirer ton cul en deux) dans son tube Blurred Lines ; Charli XCX et Ty Dollar $ign nous offrent en choeur « Pour it up and spill it out / Let a boss pour it in your mouth, girl » (Verse-le et crache-le / Laisse le boss le verser dans ta bouche, meuf) avec Drop that kitty. Tant de refrains que peu comprennent mais n’hésitent pas à entonner entre amis, l’un faisant de façon « floue » (blurred) l’apologie du viol sur les « hey hey hey » entêtants de Pharrel Williams ; l’autre une voix de femme envoûtante nous demandant de mettre nos minous à disposition. La facilité d’accès à ce type de mélodies gaies et pétillantes provoque des réactions très diverses qui vont de l’hystérie légère quand un groupe de copines l’entendent en boîte, aux proses engagées des féministes.

Presque six mois jour pour jour après que des photos intimes de super-stars aient été dévoilées sur la toile, le site Reddit, où les dites photos avaient été postées, déclare : « Peu importe qui vous soyez, si une photographie, vidéo ou image numérique de vous nu, sexuellement excité ou engagé dans un quelconque acte sexuel, est postée ou dirigée vers Reddit sans votre permission, elle sera interdite […] Nous reconnaissons également que des images à caractère violent et personnel sont une forme de harcèlement que nous ne tolérons pas et que nous supprimerons après en avoir été informés« . Ce scandale a éclaté au cours de l’été 2014, provoquant diverses réactions. Certains internautes et figures publiques ont estimé que se prendre en photo de manière compromettante alors que nous savons aujourd’hui que tout peut être déniché rendait légitime leur partage. Être une femme célèbre justifierait alors que vous soyez à la merci de vos admirateurs : si vous choisissez de dévoiler une partie de vous au public, le public estimera que vous êtes sa possession, vous n’être pas une personne mais un personnage, dénué d’humanité vous n’existez que pour son bon plaisir. On retrouve le même point de vue avec les questions fréquemment posées par la presse aux célébrités de sexe féminin : qui a créé votre robe ? que portez-vous ?… sans oublier la « manicure box » sur le tapis rouge. Le concept a d’ailleurs atteint son apogée lorsqu’une journaliste a demandé à Amal Alamuddin, épouse de George Clooney, quel créateur elle portait. Cette dernière aurait rétorqué qu’il s’agissait d’une robe Ede & Ravenscroft, dessinateur de robes de juristes londonien. Une pique qui… tombe à pic tandis que les critiques fusaient lors de leur mariage. Celles-ci se dirigeaient vers des tabloïds se concentrant majoritairement sur la garde-robe de cette juriste britannique d’origine libanaise, dont le parcours est pourtant bien plus intéressant que la toilette. Elle a entre autres défendu le fondateur de WikiLeaks Julian Assange et Ioulia Tymochenko, ancienne Premier ministre ukrainien.

Toujours sur le web, les esprits s’enflamment. Après l’apparition d’un tumblr où des femmes décrivent : « Je n’ai pas besoin du féminisme parce-que [trouvez une raison sans queue ni tête et prenez-vous en photo avec un bout de papier -et les arbres alors ? et l’OXYGÈNE ?!] » aux États-Unis, la question que l’on se pose est : pourquoi ? Les raisons évoquées tournent généralement autour du sempiternel « j’aime les hommes autant que j’aime les femmes » ; mais aussi « je veux être femme au foyer sans qu’on me le reproche » ; et la dernière et non des moindres « j’ai été victime d’agression et je ne reproche pas à tous les hommes l’erreur d’un seul ». Ces femmes, dont la voix porte, s’insurgent donc contre le féminisme par le biais des blogs. Désinformation ? On pourrait penser que quelqu’un cherche à les forcer à la tâche, à ne pas donner la vie, à la haine des autres. Pourtant, loin du sextrémisme des Femen, le combat à mener est celui de l’égalité : que l’on s’entende bien personne ne vous demande, femmes, de ne plus être mères au foyer si tel est votre désir. Cependant, rien n’empêche une mère au foyer de souhaiter à ses semblables le même accès à l’emploi que les hommes, le même salaire pour la même tâche, le droit à ne pas vouloir être mère, le droit à rentrer de soirée seule sans regarder par-dessus son épaule en panique tous les cinq mètres. Le fait-même de constituer l’accès à l’espace public comme un droit devrait mettre la puce à l’oreille à plus d’un(e).

« J’ai besoin du féminisme autant qu’un poisson a besoin d’un vélo. »

Face au sexisme qui ne se cache plus, dévoilé sur toutes les ondes et l’incompréhension générale d’un mouvement meurtri, certains tentent tout de même de prendre les devants.

Piqûre de rappel si vous ne lisez pas fréquemment les tabloïds : l’actrice Scarlett Johansson a porté son premier enfant pendant le tournage du deuxième volet de la saga Avengers. Bien que cette grossesse n’ait en rien altéré son travail (3 doublures ont été engagées afin de faire disparaître son ventre « trop rond ») ni son salaire (elle aurait empoché 20 millions de dollars), rappelons ce qu’est le « wage gap » (écart de salaire) qui malmène les populations lambdas. En 2014, les femmes françaises ont gagné en moyenne 19.4% de moins que les hommes pour un travail égal. Bien que cet écart semblerait se resserrer, la parité n’est pas pour demain. Parmi les raisons avancées par les employeurs, la question de la maternité arrive toujours en pole position. Une femme étant biologiquement capable de porter un enfant et dans l’imaginaire collectif instinctivement maternelle, l’employer serait alors considéré comme une perte. La symbolique autour de la femme reste celle d’une poule pondeuse dont les rejetons ne seront que bâtons dans les roues d’une montée dans la hiérarchie. Aux États-Unis les géants du numérique Apple et Google ont proposé aux femmes souhaitant se concentrer sur leur carrière de financer la congélation de leurs ovules afin qu’elles puissent se permettre une ascension sans encombres. Sexiste au possible, cette offre renforce l’éternel écart homme/femme et dénonce le fait biologique en tant que paramètre à l’emploi.

En parlant des Avengers, qu’en est-il de la représentation des femmes dans les comics ? La naissance d’une Thor a récemment été annoncée par Marvel. Ces derniers avaient déjà lancé une campagne de féminisation de leurs super-héros avec Spider woman en 1977, ou encore Miss Hulk en 1980. Bien que l’intention puisse paraître de bonne foi, nous ne pouvons que nous demander s’il ne s’agirait pas à l’instar de la loi des quotas que d’une ruse pour calmer les foules. En effet, les comics ou bandes-dessinées étant majoritairement destinées à un jeune public, le manque d’identification pour les filles est cruel. Nombreux sont les super-héros aux muscles saillants et aux mentalités complexes. Cependant, les héroïnes de DC Comics comme Cat woman et Wonder woman étaient majoritairement peu vêtues et ne faisaient pas preuve de beaucoup de jugeotte. Rappelons-nous aussi de la relation violente qu’entretiennent le Comédien et Sally Jupiter dans la série Watchmen. Au-delà des comics ce sont les adaptations cinématographiques, plus accessibles au grand public, qui posent la question de cette représentation féminine. Les films à gros budget hérités des comics des premières heures représentent quasi-uniquement les héros masculins. Les films d’animation, notamment avec les studios Disney, ont d’ors et déjà redoublé d’efforts pour créer des personnages féminins indépendants et forts : Merida à la chevelure flamboyante dans Rebelle ; la scène finale de La Reine de Neiges où l’amour fraternel triomphe de la mort – et plus fort que le doux baiser d’un… collectionneur de glace ? Dans la même lancée, Marvel se lance dans la diversité et frappe un grand coup en créant le personnage de Kamala Khan : musulmane américaine d’origine pakistanaise de 16 ans, elle se battra contre les méchants et fera face aux préjugés de ses parents conservateurs dans la ville de San Francisco.

Carol Danvers, Miss Marvel de 1977 à 1980 puis de 2005 à 2012, n’a pas eu la main légère sur le silicone.

Bien que les aventures auxquelles s’identifient des millions de lecteurs et spectateurs aient majoritairement pris racine dans les années 1960, les studios Marvel, DC Comics ou encore Disney évoluent à leur rythme mais toujours avec leur époque. Ayant grandement progressé sur la représentation des identités dans l’univers de la bande-dessinée et du long-métrage d’animation, on se demande tout de même quand nous aurons l’occasion de visionner les aventures d’une héroïne bad-ass dans les salles de cinéma. L’influence de la culture n’est plus à prouver, et les artistes l’ont bien compris. 

Beyoncé, féministe auto-déclarée et magnat de l’industrie musicale, incarne à la perfection l’influence des artistes et figures de notoriété publique : elle se constitue en tant que modèle. Femme métisse, élégante, attentionnée, mère et happily married à un producteur de renommée internationale, c’est elle qui porte la culotte. Jamais un pas de travers, on est loin de l’époque où Nirvana institutionnalisait les jeans déchirés et les cheveux coiffés à l’huile de friture. Derrière elle bourdonne la Beyhive (ruche de Beyoncé, la Reine des abeilles), majoritairement composée d’adolescentes pré-pubères qui reprennent en coeur Who run the World ? Consciente de cette influence, elle l’utilise afin de véhiculer ses valeurs par le biais de messages pas tout-à-fait subliminaux, en témoigne son show aux Video Music Awards pendant l’été 2014. L’artiste rend le féminisme sexy, l’empowerment des femmes glamour : finies les petites binoclardes boutonneuses qui haïssent les hommes, l’inconscient collectif se dirige vers une image plus pop et branchée. De quoi nourrir les adolescentes égarées qui seront la voix de demain.

Beyoncé se produit aux VMA, le 24 août 2014.

À l’instar de Beyoncé, Emma Watson forte de sa notoriété, s’engage en faveur de l’égalité des sexes avec son mouvement solidaire HeForShe. Créé dans le cadre de sa nomination en tant qu’ambassadrice de bonne volonté par l’ONU Femmes (Entité des Nations unies pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes), il se présente en deux volets. Son projet s’adresse tout d’abord à la population lambda. Devant les membres des Nations Unies, elle interpelle notamment les hommes à prendre conscience des discriminations faites aux femmes. Dans un deuxième temps, Impact10x10x10 donne la possibilité aux chefs d’États, entreprises et universités de s’engager pour la cause. Loin du féminisme radical, Emma Watson s’insurge à la tribune de l’ONU, donnant une nouvelle impulsion au mouvement. Elle oriente les points de vue vers une action plus seulement destinée aux femmes mais crée une solidarité humaine en incitant les hommes à prendre part au débat.

Emma Watson tweete une photo de Patricia Arquette pendant son discours de remerciements aux Oscars: « C’est le moment pour nous d’obtenir l’égalité des salaires une bonne fois pour toutes, ainsi que des droits égaux pour les femmes des États-Unis d’Amérique ».

Enfin, Patricia Arquette s’est elle aussi récemment inscrite dans cette lutte. Au moment de recevoir l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle pour Boyhood, elle s’est illustrée sur la scène du Dolby Theatre en prononçant un discours émouvant en faveur de l’égalité des hommes et des femmes aux Etats-Unis. Dans l’assistance, Meryl Streep a approuvé de toutes ses forces le court monologue de l’actrice récompensée. Sur Twitter, les réactions de ses pairs sont très vives. C’est notamment le réalisateur Michael Moore, connu pour ses documentaires dénonçant les difficultés sociales dans le monde occidental et qui tweetait la cérémonie en live, qui en fait l’apogée.

« Que Dieu te bénisse Patricia Arquette: une grande actrice, une citoyenne intelligente, tu viens de gagner l’admiration de millions de personnes. Toute mon affection. »

La lutte continuelle démontre par a + b que la femme est encore matériellement et symboliquement inférieure à l’homme, malgré une politisation et de larges débats autour du problème. Comme le disait Simone de Beauvoir il y a déjà soixante-seize ans : « Il est très difficile à une femme d’agir en égale de l’homme tant que cette égalité n’est pas universellement reconnue et concrètement réalisée« .