Florian voit le son. Pour lui, la guitare électrique sonne bleu et la basse violet ; la 40ème symphonie de Mozart est un feu d’artifice. Il nous explique ici son don et nous partage ces sensations en musique et en couleurs. L’esthète synesthète croyait que cette faculté innée était universelle. Il a découvert qu’il s’agissait d’une particularité neurologique à 18 ans ! Mais Florian n’est pas un merle blanc : il fait partie des plus ou moins 4% de synesthètes… comme vous peut-être ?

Open Bar : Tu es synesthète, peux-tu nous expliquer cette particularité neurologique ?

Florian : La synesthésie, étymologiquement c’est le mélange des sens : syn = ensemble, esthésie = sens. En gros, la stimulation d’un de mes sens provoque la stimulation d’un autre, qui n’a rien à voir. Ça vient d’un bug dans mon cerveau : chez moi la partie liée à la vision est connectée à plein d’autres parties comme celles qui gèrent les chiffres, les lettres, les sons, les odeurs… C’est différent chez chaque synesthète, même si certaines associations de sens sont plus courantes que d’autres.



« Les sons du début sont comme des disques gris sur les côtés de ma tête, bougeant au rythme du son. Quand la guitare électrique arrive, c’est un éclair violet à la couleur à la fois très lumineuse et très profonde qui monte et qui descend dans l’espace en fonction de la hauteur de la note. »

Quand tu écoutes de la musique ou des sons, que vois-tu exactement ?

Lorsque j’entends un son, n’importe quel bruit, je visualise en même temps dans ma tête, dans un genre d’espace en 3D imaginaire, toutes sortes de formes : lignes, boules, courbes, points, etc. Tout apparaît, disparaît, et entre-temps se déplace en fonction des sons que j’entends de façon totalement instantanée et fluide. Pour une musique, chaque instrument a sa couleur. En général, la batterie et les cuivres donnent du doré, la basse donne du violet foncé, la guitare rend bleu/violet clair, le piano est blanc, sauf en jazz où il est rouge. Le vert est très rare !

Neurologiquement, à quoi est due ta synesthésie ?

En fait, au lieu d’être compartimentées, certaines zones de mon cerveau sont reliées. En stimuler une stimule donc forcément l’autre.

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"J’étais sûr que c’était quelque chose de tout-à-fait normal et naturel, et que tout le monde était comme moi"

Quand et comment tu as découvert que tu étais synesthète ?

Je l’ai découvert à 18 ans par hasard en lisant Musicophilia, du grand neurologue américain Oliver Sacks. Il y a tout un chapitre qui parle de la synesthésie, et à mon grand étonnement je me suis rendu compte que j’étais concerné ! J’étais sûr que c’était quelque chose de tout-à-fait normal et naturel, et que tout le monde était comme moi ! Simplement que c’était tellement commun que personne n’avait jamais pris la peine d’en parler…

Tu joues de la guitare. Quand tu joues tu recherches une bonne sonorité ou de belles visions ?

Oui je joue depuis maintenant presque 10 ans, et je recherche autant l’une que l’autre ! Mais en général, les deux vont ensemble. Mieux c’est joué, plus limpides sont les couleurs. En revanche les formes, elles, sont là quoi qu’il arrive.



« Le morceau commence avec des points bleus clairs assez translucides, plutôt haut placés dans mon espace mental. La guitare sèche (en arpège) est brunâtre, au bas centre, tandis que la guitare électro-acoustique qui entre alors est d’un bleu profond, foncé et essentiellement très beau. Les voix sont quant à elle grises, comme généralement toutes les voix. J’aime beaucoup ce morceau pour le côté espacé de ses instruments (toujours visuellement) et ce quelque chose de constamment scintillant. »

Ta synesthésie te gêne-t-elle parfois ?

À vrai dire je me sens tellement privilégié d’avoir ce don que je n’ose m’en plaindre. Même si parfois, la fatigue aidant, j’ai plus de mal à ne pas y faire attention, et ça peut devenir gênant. Parfois, j’aimerais simplement profiter de la musique que j’écoute, et je me retrouve à analyser tous les détails visuels du morceau, ce qui m’empêche de ressentir les émotions qu’il y a dans ce morceau. De même, lorsque je regarde un film pendant un moment musical, je perds le fil de ce que je vois parce que je me mets à regarder la musique, dans ma tête, plutôt que le film lui-même.

Tu connais d’autres synesthètes ?

J’en connais quelques-uns oui, je dirais deux ou trois. Ils ne le savaient pas avant que je leur explique ce que c’était.

Au fait quel est ton morceau préféré ? Peux-tu nous décrire ce que tu vois quand tu l’écoutes ?

Mon morceau préféré c’est Ocean de John Butler. Il est entièrement bleu-gris, avec du violet foncé vers la fin, quand ça monte en puissance. Néanmoins ce n’est pas le plus beau visuellement. Pour moi, c’est Crime of the Century de Supertramp : tellement d’instruments différents, et donc de couleurs !

« C’est le morceau le plus coloré que j’ai jamais entendu. Il y a presque toutes les couleurs, sauf le vert. La voix du chanteur n’est pas colorée, mais le piano est représenté par des touches de couleurs blanches, la batterie est sur les hauteurs, dorée. La basse est violette, tout en bas, sous forme de grosse sphère violette foncée. Les deux guitares électriques sont d’un bleu… électrique, bien que le bleu de l’une soit plus foncé que le bleu de l’autre. Les violons m’apparaissent dans une couleur à cheval entre le marron et l’orange. Le saxophone est d’un doré pailleté, et tandis que les violons dans le fond descendent progressivement dans l’espace, le saxo ne cesse de monter, jusqu’à sa note finale. L’harmonica à la toute fin est du même bleu que dans School (un autre morceau fabuleux de Supertramp), à la fois profond mais un peu grisâtre. »

Antonin Cyrille

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