À l’occasion d’une conférence au festival de littérature et journalisme Le Livre à Metz, Tahar Ben Jelloun n’a évité aucun sujet. L’écrivain franco-marocain assume son anti-fondamentalisme, son franc-parler, et son combat sans fin pour plus de tolérance, malgré les critiques et les risques qu’il court en continuant d’écrire comme il le fait. L’auteur d’un très grand nombre d’ouvrages dont La Nuit sacrée, prix Goncourt 1987, ne se sent pas l’âme d’un artiste engagé : « J’écris parce que j’ai des choses à dire. »

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L’écrivain, qui est aussi peintre à ses heures, revient sur sa carrière et sur ses sources d’inspiration. Son dernier ouvrage, Le Bonheur conjugal paru chez Gallimard en 2012, porte sur « le racisme des Marocains vis-à-vis des Noirs », explique-t-il. « C’est aussi une histoire d’amour, en fait, je pense que c’est surtout ça : une belle histoire d’amour. Dans le désert. C’est assez érotique, non ? » Des rires fusent dans la salle, puis l’auteur enchaîne sur ce qui l’a poussé à écrire. Des souvenirs d’enfance d’abord, dont un qui l’a profondément marqué à l’âge de 4-5 ans.

« J’avais un oncle qui était commerçant. Un jour, il est revenu avec deux femmes noires. Je ne sais pas trop ce qu’il faisait avec. Je crois qu’il les avait payées pour qu’elles viennent. Il a eu des enfants avec l’une d’entre elles, on jouait ensemble. On était gosses, je n’avais même pas compris encore que j’étais blanc et eux noirs. Sauf au moment du repas : ils mangeaient dans la cuisine avec leur mère les restes de notre tajine, pendant que nous dînions dans la pièce principale. »

Des années plus tard, en 1990, alors que de nombreux Africains échouent à Tanger sans parvenir à rejoindre l’Europe, Tahar Ben Jelloun remarque qu’ils sont nombreux à mendier pour subvenir à leurs besoins. Dans un geste de solidarité, il va pour tendre une pièce à un de ces hommes, avant que son ami ne l’en empêche : « Ne leur donne rien, ils n’en ont pas besoin, ils mangent des chats. » Un propos « stupide » qui témoigne, selon l’auteur, du racisme omniprésent au Maroc. « Le roi du Maroc a fini par régulariser 20 000 Africains à cause des bagarres et des morts. Mais l’insulte suprême reste d’être traité de « nègre ». Le racisme ne fait pas d’exception, il n’existe pas qu’en Europe. C’est juste qu’ici au Maroc, on n’en parle pas, c’est un phénomène considéré comme naturel. »

Dans chaque ouvrage, un bout de sa vie

Parmi les personnages clés de son roman Le Bonheur conjugal, Karim, un enfant trisomique. Ouvert d’esprit, sensible, il égrène la tolérance au fil de l’histoire, mots après mots. Un protagoniste de papier qui rappelle le propre fils de l’auteur, Amine, jeune homme trisomique de 26 ans. « Il travaille, il gagne sa vie, et c’est bien le seul de mes enfants qui ne me doit pas d’argent ! » ajoute-t-il avec humour. « Pourtant, dès sa naissance, on en a entendu des choses. Vous savez, les réflexions stupides des pédiatres et des médecins… Un jour, une personne est venue nous voir :vous savez, on peut vous en débarrasser. Donnez-nous de l’argent chaque mois, il vivra mais ne saura pas qui vous êtes’. » La stupidité du rejet l’exaspère. Tahar Ben Jelloun connaît bien les nombreuses lois mises en place pour protéger les personnes handicapées. Des mesures loin d’être réellement appliquées, selon lui.

« Un soir, mon fils nous a rejoints lors d’une soirée. Poli, il a fait la bise à toutes les personnes présentes, sauf une. Lorsque je lui ai demandé pourquoi, il m’a simplement glissé dans l’oreille « méchante ». La femme en question avait formulé quelques minutes avant des propos haineux à son encontre, se demandant pourquoi nous gardions cet enfant « mal foutu ». Il n’a pas entendu, il a simplement senti cette haine. »

« J’ai essayé de prendre des cours du soir pour devenir méchant, ça n’a pas marché »

Conteur avant tout, Tahar Ben Jelloun fait l’apologie de la bonté. « Les gens méchants sont presque immortels car rien ne les affecte. Leur force vient de leur indifférence. » Malgré les couteaux dans le dos, comme lors de la sortie de son ouvrage Cette aveuglante absence de lumière, dont nous parlerons plus tard, l’auteur a gardé sa tendresse et son amour pour les autres. « J’ai essayé de prendre des cours du soir pour devenir méchant, ça n’a pas marché », a-t-il répété, amusé, tout au long de la rencontre.

« Pour moi, la vie est belle avec nos failles et nos faiblesses. Il faut refuser le système qui défend l’écrasement des autres pour survivre. Arrêter de faire l’éloge des gens qui humilient les autres. »

Tahar Ben Jelloun

« Je suis passionné par le destin de l’islam et du monde arabe »

Ses livres nous plongent toujours dans un contexte social et politique ancré dans les pays du Moyen-Orient. De nationalité franco-marocaine, Tahar Ben Jelloun s’est servi de cette double identité pour comparer et critiquer les deux pays. Il tire de sa binationalité des connaissances précises enrichies par des expériences personnelles, sur lesquelles se construisent ses écrits. Passionné par la politique, il a suivi de près le Printemps arabe. Avec son récit Par le feu, il nous emmène dans le quotidien d’un jeune Tunisien de 26 ans sur-diplômé, qui vend des légumes et finit par être interdit de vente par des policiers corrompus. « Le Printemps arabe n’était pas prévisible. Cependant, Mohammed VI a anticipé et modifié la Constitution dès la genèse de cette révolution. Il a écouté le peuple, tenté de régler le problème du chômage et coupé l’herbe sous le pied au Printemps arabe. » Ce que dénonce timidement Tahar Ben Jelloun, c’est l’absence de l’inscription, au sein de la Constitution, de la liberté de conscience.

« Vous savez ce que c’est cette liberté ? C’est celle d’exister en tant qu’individu. Dans ce pays, si on déclare à la télévision qu’on ne croit pas en Dieu, on est condamné. Les laïcs n’ont pas fait le poids face aux islamistes. »

À la question de l’implication de l’Europe dans les conflits au Moyen-Orient, Tahar Ben Jelloun s’offusque. « Je ne comprends pas les politiques européennes. Pourquoi est-ce qu’on a accueilli ces pays de l’Est ingrats qui refusent les immigrés et construisent des murs pour les empêcher de passer, alors qu’on abandonne la Tunisie ? Si ce pays tombe, la Libye tombera aussi, et dans sa chute des millions d’immigrants vont devoir fuir leur pays. »

« Ce que m’a fait Tahar Ben Jelloun est encore plus grave que ce que m’a fait subir Hassan »

L’affaire qui a troublé la carrière de l’auteur franco-marocain a pris racine en 2001, lors de la sortie de Cette aveuglante absence de lumière. L’auteur, à qui on a souvent reproché de ne pas s’être penché sur les conditions de vie dans la prison de Tazmamart au Maroc, base ce livre sur le témoignage d’un de ses rescapés : Aziz Binebine, un des 58 militaires à avoir participé à la tentative de putsch contre le roi Hassan II. « J’étais comme tous les Marocains, j’avais peur. Je ne voulais pas affronter Hassan II de face. Je voulais pouvoir rentrer chez moi », semblait-il confier à Libération pour expliquer son silence sur cette affaire. Aujourd’hui, il accepte de revenir sur cette triste histoire.

« J’ai été en contact avec le frère d’Aziz, qui souhaitait que l’on écrive un roman de son histoire. Nous nous sommes rencontrés deux heures, ça m’a suffi à écrire un livre. Lorsqu’il était terminé, on m’a conseillé de faire signer un contrat à Aziz pour l’inscrire comme coauteur et partager les recettes. J’ai insisté et il a fini par signer à Paris. Les ventes lui ont rapporté 485 000 francs, soit 90 000 euros. »

Liberation TaharPeu après, il reçoit des mails de l’ancien militaire, avec des propos tels que « tu es un frère pour moi ». Le livre continue de se vendre jusqu’au jour où Aziz déclare dans un journal marocain avoir vu sa vie volée par Tahar Ben Jelloun. « Ce qui m’a le plus blessé, ce sont ses mots : ‘Ce que m’a fait Tahar Ben Jelloun est encore plus grave que ce que m’a fait subir Hassan’. En les lisant, j’étais stupéfait. Qu’est-ce que je pouvais faire ? Être méchant ? Être civilisé ? J’avais le contrat sous les yeux, les mails de félicitations qu’il m’avait envoyés. J’ai décidé de rester calme. »

Il ne porte pas plainte contre Aziz, comme le lui conseillent ses avocats, et les médias français se déchaînent sur lui. « Ce livre, je l’ai écrit avec mon cœur, avec mon âme, avec mes tripes. J’ai eu droit à une une dans Mediapart par Edwy Plenel, deux pages dans Libération, une demi-page dans Le Monde, sans parler du Canard Enchaîné et de Marianne. Je suis passé de 2 000 exemplaires vendus par jour à zéro. » (ndlr : les articles de Marianne, Le Monde et Mediapart sont aujourd’hui introuvables)

Incapable de réagir autrement, Tahar Ben Jelloun s’efface. Aujourd’hui, il garde une certaine rancune contre le directeur de Mediapart, et contre le « torchon de merde » qu’est Libération. L’affaire se calme avec l’intervention d’un homme que personne n’aurait attendu, le roi du Maroc. À la télévision, il déclare que l’auteur a fait son travail, dans les règles. Affaire close.

« Être dans son bon droit ne suffit pas. Quand je repense à cette histoire, je me dis qu’Aziz était peut-être libre mais pas libéré. Il est resté un assassin. »

« Pour arriver à la paix, il faut dire les choses »

Le silence est lourd après son témoignage. Les questions semblent se bousculer dans l’esprit de chacun, l’auteur ayant rarement reparlé de cet épisode. De son parcours, Tahar Ben Jelloun a beaucoup appris. Peu enclin à soutenir les propos de Manuel Valls, il exprime son incompréhension des politiques français « qui disent constamment n’importe quoi », et balance quelques phrases typiques de son franc-parler : « Pour arriver à la paix, il faut dire les choses ! Occuper un pays, ce n’est pas faire un pique-nique ! Utilisons les mots qu’il faut ! »

Tahar Ben Jelloun en débat

Morose après les questions sur l’affaire très médiatisée autour d’Aziz, Tahar Ben Jelloun reprend ses esprits et avoue que « témoigner, parler, écrire… ça ne change pas le monde. Mais le silence non plus. » Pour lui, le rôle de l’auteur est de fouiller dans la société, « de mettre le doigt sur la merde dont personne ne veut parler », comme Dostoïevski et Hemingway qu’il admire. Fixant un de ses interlocuteurs, il conclut : « Vous savez, je n’écris pas pour passer le temps comme l’a dit Aragon, j’écris parce que j’ai des choses à dire. Si j’ai pu rendre heureuses quelques personnes, c’est déjà bien. »

Tahar Ben Jelloun à Metz

Marqué par l’attaque à Charlie Hebdo et les événements du Bataclan, il confie avoir écrit, il y a très peu de temps, les derniers mots de son futur livre. « J’ai décidé de mettre des mots sur le terrorisme. De l’expliquer, simplement, pour le démystifier. » Un livre qui fait suite à son article paru dans Le Monde, où l’on en trouve un extrait.

Le débat se termine. Tahar Ben Jelloun fuit rapidement la scène, comme mal à l’aise face à la foule. Je l’attrape pour discuter un peu, il semble évasif : « Ça va ? Tu as aimé ? Continue à lire surtout, continue ! Allez, au revoir ! » Sa main se pose sur mon épaule et la serre affectueusement puis il se détourne rapidement. Sa maladresse paraît alors bien loin du franc-parler dont il a fait preuve sur scène, signe peut-être d’une sensibilité ou d’une timidité cachée jusque-là.

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