Le chantre de la prose française est de retour. Si Desproges était passé maître dans l’art d’explorer la langue pour en extirper l’humour, Thiéfaine navigue entre les mots pour en déterrer la beauté des vers. Et quand ces derniers ne suffisent plus, il invente ses propres néologismes aux sonorités latines pour exprimer le fond de son âme nébuleuse.

À la fois taquines et amères, ses chansons sont le reflet de sa vie. Poète maudit autoproclamé, rescapé de ses perditions avinées, et décoré de deux victoires de la musique, il nous offre avec Stratégie de L’inespoir une porte vers le septième ciel, susurrant au creux de nos oreilles les folies issues de son cœur.

Notre voyage commence En remontant le fleuve, un crescendo majestueux servi par cordes frottées auxquelles répondent des échos lointains, les violons pointant délicatement le nez hors de leurs écrins. Le ton est désespéré, lucide et puissant, fauchant son auditeur en plein vol pour l’abattre contre la violence de la société et l’indifférence moqueuse des dieux. Thiéfaine est un infidèle, un anticlérical fier de ses opinions, le Baudelaire du rock comme en témoigne Angelus. Aux allures de chant religieux, cet appel sarcastique au Seigneur signe ses adieux au culte, préférant la liberté à l’asservissement imbécile des dogmes.

Sa véhémence à l’égard de la religion le tenaille, mais il réussit le pari de porter son combat sur d’autres fronts idéologiques. Le Retour à Célingrad qu’il livre nous fait l’apologie de l’écrivain controversé, au détriment de Sartre qu’il égratigne sans remords. Preuve, s’il en fallait encore une après 30 ans de carrière, que sa grosse paire est toujours en place. On se demande comment il boutonne son pantalon chaque matin.

Révolté contre la religion et les normes littéraires, il trouve le temps de plaider contre la société toute entière. Fiévreux face à la foule, il fredonne contre cette humanité devenue inhumaine au travers de Médiocratie. Poétiquement engagé, Karaganda enfonce le clou : « C’est l’histoire assassine qui rougit sous nos pas / c’est la voix de Staline / c’est le rire de Beria / c’est le cri des enfants morts à Karaganda. »

Thiéfaine dépeint au détour de quelques chansons sa vision de l’amour, qu’il soit sensuel et érotique dans Lubie Sentimentale, où sexe et poésie vont de paire ; parsemé de regrets quand il l’observe depuis la Fenêtre sur Désert ; sous les traits d’une valse féerique le temps de Mytilène Island, un faux-semblant présentant le portrait délavé de l’homme démuni face à la femme. Jusqu’à le décliner sur ses aspects désespérés et autodestructeurs, le comparant sans vergogne à l’enfer au creux de Stratégie de l’Inespoir, le joyau de l’album sur lequel il greffe sa verve ardente : « Je veux brûler pour toi petite », de quoi faire triquer les pédophiles.

Le Don Quichotte de la langue s’éloigne de ses moulins pour nous dévoiler ses vieilles blessures d’enfance mal cicatrisées. Toboggan nous fait vivre ses souffrances face à l’ordre moral établi auquel nul ne peut, ni ne doit s’opposer. De l’instituteur à la blouse tachée de sang aux discours mensongers des politiques à l’esprit cloisonné. Une complainte mélancolique qu’il poursuit accompagné d’un piano élégant le long de Toboggan, remémorant avec douceur ses moments enfantins perdus.

Il nous achève avec finesse sur une reprise de Father and Son de Cat Stevens, un hommage reflétant la participation de son fils aux arrangements musicaux de l’album, qui ont réussi l’exploit de rafraîchir son style mélodique usé par tant d’années de scène.

On pourrait reprocher à Thiéfaine l’arrogance de son phrasé, mais ce serait cracher sur sa recherche du verbe parfait, sur l’élégance même dont il habille ses mots. Ses notions d’amours frelatées et ses partis pris inflexibles, appuyés par sa plume lucide en font un acteur incontournable du rock engagé français. Sa langue acide nous étreint au cœur, vibrant non plus de la tristesse qu’il délaisse peu à peu, mais de l’inespoir qui le saisit.