May Day. Mayday. Un cri de détresse. Ce n’est pas un avion, mais le peuple turc qui descend faire entendre sa voix dans les rues d’Istanbul. Chaque 1er mai, loin des muguets français et contrant les interdictions sommées par le gouvernement, des milliers de manifestants défilent et se battent pour leurs droits.  

Aux alentours de midi le 30 avril dernier, des barrières de police sont déjà érigées autour de la place Taksim. Les camions des chaînes d’information se positionnent près du parc Gezi. Quelques 500 000 manifestants sont attendus dans le centre d’Istanbul, tandis que plus de 10 000 policiers sont mobilisés, certains depuis les provinces proches de la ville.  

Les manifestants connaissent le topo : ils se préparent depuis quelques temps, collent des affiches dans les rues, se rencontrent hors de la ville pour l’organisation du jour J. Des rencontres amicales, où la musique va bon train, entrecoupée de discours de motivation. Des familles entières s’y joignent, on y prépare le repas entre amis. Entre deux activités, on élabore un plan : comment se rendre à Taksim, qui est interdite ? Comment agir face à la confrontation certaine avec les forces de l’ordre déployées ? Tant de questions qui nous semblent invraisemblables mais sont la réalité d’une Turquie oppressée, d’un peuple divisé. Le mois dernier, une nouvelle loi définie comme liberticide par les groupes de défense des droits de l’homme permet aux autorités d’user de n’importe quel moyen mis à leur disposition afin de disperser des rassemblements préalablement déclarés illégaux par le gouvernement. 

Aux stambouliotes qui ne tiennent pas à se mêler aux manifestations se pose un autre problème : comment circuler le 1er mai ? Au petit matin, les routes principales sont bloquées, les policiers se positionnent à l’entrée des rues adjacentes aux grands axes pour empêcher toute escapade.

Une rue adjacente au boulevard de Barbaros, bloquée par les forces de l'ordre.

Une rue adjacente au boulevard de Barbaros, bloquée par les forces de l’ordre.

Les bus publics sont réquisitionnés pour le transport des gardés à vue. On se réveille au son surréaliste des hélicoptères sur un silence pesant. On attend. On sursaute au moindre bruit inhabituel. On se faufile. On essaie de ne pas se faire repérer. Les policiers boivent leur thé, ils attendent eux aussi. Tout le monde sait, mais les gens affluent. On croise des journalistes masque à gaz sous un bras, un casque flanqué du sigle PRESS sous l’autre. Les manifestants entament des chants, font claquer leurs drapeaux. Puis un mouvement de foule, de la fumée, des cris et ce qui s’apparente à des coups de feu retentissent. 

On ne sait pas exactement ce qu’il s’est passé. Après plusieurs heures de négociations, les forces de l’ordre s’opposent violemment aux manifestants à coups de gaz lacrymogènes et de matraque. Les locaux eux tentent de regagner leurs appartements, de s’éloigner le plus rapidement possible de l’odeur âcre de la fumée. L’action se déroule en moins de deux minutes et ne laisse pas le temps de réfléchir. Le boulevard que l’on remonte habituellement en vitesse de croisière est noir de gens qui courent dans tous les sens. Les policiers descendent à la rencontre des manifestants, tandis qu’en bas les camions se préparent à actionner les canons à eau. On est encerclés, on sait qu’il ne reste que quelques secondes avant que les premières arrestations s’effectuent dans la panique du cortège. On entre dans les cafés, les agences touristiques pour se protéger des attaques. Dans les plus petites rues, quelques manifestants chanceux ont réussi à se réfugier, ils se soutiennent les larmes aux yeux, la gorge brûlée. Les habitants du quartier leur proposent une bouteille d’eau pour les calmer, un fauteuil pour reprendre leur souffle et ne pas se faire arrêter. 

En bas du boulevard, les manifestants sont rassemblés face à un barrage policier qui les empêche de se diriger vers la place Taksim.

En bas du boulevard, les manifestants sont rassemblés face à un barrage policier qui les empêche de se diriger vers la place Taksim.

À Istanbul et plus généralement en Turquie, la division n’est jamais binaire. Aux dissidents communistes et pro-démocratie s’opposent les groupes nationalistes, eurosceptiques et résolument racistes, parfois soutenus par les forces de l’ordre dans leurs actions contre les civils. Amplifiée lors des manifestations, cette opposition croît chaque jour au décompte des élections législatives. Dans les rues des drapeaux sont déployés, des stands proposent les programmes de chaque parti politique. Dans ce quartier de la ville, Beşiktaş, on croise habituellement les pancartes des supporters du club omnisports, le Çarşı, dont le A reprend le sigle anarchiste. Politiquement impliqué, notamment lors des manifestations anti-gouvernementales à Gezi en 2013, le groupe est antiraciste, antifasciste, antisexiste et écologiste. Depuis quelques semaines leurs affiches ont été remplacées par d’immenses drapeaux du MHP, le parti d’action nationaliste. Trois croissants blancs sur fond rouge, une reprise du drapeau de la République de Turquie. 

Alors que la Turquie attend les prochaines élections législatives, le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan accentue son emprise conservatrice sur les populations. La répression et la censure du peuple trouvent une voix légale et entraînent une division citoyenne. Muselés, les Turcs ne font pour autant pas fi de leur liberté d’expression et s’engagent malgré tout pour leur avenir.