Pour le centenaire du génocide arménien, Robert Guédiguian a concocté un nouveau chef-d’oeuvre. Le réalisateur français, décoré du prix René-Clair par l’Académie française en 2014, continue son Voyage en Arménie entre la cité phocéenne qui l’a vu grandir et le pays de sa famille. Une histoire de fou a fait sa sortie en salle le 11 novembre, après avoir été présenté l’été dernier à l’occasion des séances spéciales du Festival de Cannes.

Robert Guédiguian mêle majestueusement retranscription d’archives, fiction et réalité. Il s’inspire de l’histoire vraie d’un journaliste, paralysé après l’explosion d’une bombe posée à Madrid par l’Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie en 1981.
Le film s’ouvre sur le procès de Soghomon Tehlirian. Ce survivant assassina en 1921 le général Talaat Pacha, qui a trouvé refuge à Berlin après avoir organisé le meurtre et la déportation de plus d’un million d’Arméniens. Tehlirian sera relaxé au son des « non coupable ! » scandés par un jury populaire. Porté en héros par la communauté arménienne, son acte sème les prémices de la reconnaissance du génocide par la communauté internationale.

L’action s’enchaîne dans les années 1980, alors que des organisations comme les Commandos des justiciers du génocide arménien ou l’Asala organisent des attentats contre les représentants de l’État turc.
Aram (Syrus Shahidi), un jeune Marseillais d’origine arménienne, se retrouve confronté à son héritage et part de la maison familiale pour participer à l’attentat contre l’ambassadeur de Turquie à Paris. L’explosion blesse Gilles (Grégoire Leprince-Ringuet), qui perd l’usage de ses deux jambes, alors qu’Aram s’enfuit au Liban, où il rejoint un commando de lutte armée. Sa mère Anouch (Ariane Ascaride) est désespérée à l’idée de l’acte qu’a commis son fils. Folle de douleur, elle va contacter Gilles et implorer son pardon au nom de la communauté arménienne. Anouch se poste comme la figure maternelle dans le sens le plus large du terme. Mère meurtrie, mère patrie, elle fait miroiter l’image et la voix de la reconnaissance qu’attendent encore les héritiers arméniens.

Une histoire de fou, émouvante et instructive

On est transporté dans la révolte d’un jeune homme. On s’envole avec lui au cœur de Beyrouth, devenue un melting pot des minorités qui revendiquent leurs droits les armes au poing. Il renvoie l’image humaine et sensible de ces gens qui ne sont plus qualifiés dans la postérité que comme des terroristes. On ressent la peine, la douleur d’une mère qui parmi tant d’autres, a vu une génération de descendants du peuple arménien se battre et mourir au combat. Dans la noirceur des revendications, on atterrit aussi de l’autre côté, celui des victimes. On grandit alors aux côtés de Gilles, qui va choisir de comprendre les actions de son bourreau et apprend à se relever de ses blessures. 

Si cette fiction romance une histoire vraie, elle nous interroge sur la lutte qu’ont menée de nombreux héritiers du génocide. On se demande ce qu’on aurait fait si notre devoir de mémoire était bafoué par un État qui ne reconnaît pas l’ampleur de ses crimes. On se questionne sur les limites de la lutte, où s’arrête la justesse des revendications, alors qu’elles semblent se perdre dans une surenchère aveugle.
Sans jamais prendre de position, le militant Robert Guédiguian sème des indices de compréhension. 

Les minorités qui n’avaient pas d’identité

Enfant d’un père arménien et d’une mère allemande, le réalisateur est à la fois issu d’une communauté victime et d’un pays génocidaire. Une identité double, presque schizophrène, qui ne transparaît pas dans ses films précédents. Cette fois-ci, pour marquer le coup 100 années après le début du massacre de la communauté arménienne, Robert Guédiguian semble, si ce n’est accepter, explorer cette dualité. Le film se concentre sur la reconnaissance du génocide, alors qu’en France ou en Allemagne, la Shoah fait l’objet d’un lourd devoir de mémoire. Une mémoire qu’il est aujourd’hui encore difficile de saisir pour les descendants arméniens, tant par le négationnisme de l’État turc que par le fait d’une diaspora éparse. Guédiguian part donc à la recherche de cette identité arménienne qui se fonde, comme le dit Aram, sur le génocide et la négation. 

La nation turque est elle aussi issue d’une quête identitaire après l’implosion de l’empire ottoman. Résolument nationaliste, fondée en partie sur le rejet du génocide et de la négation de ses minorités, elle fait aujourd’hui encore face à un conflit ethnique interne. Si les Kurdes de Turquie n’ont pas le même passé que les Arméniens, ils revendiquent également la reconnaissance de leur identité au sein d’un pays qui jusque récemment encore, niait leur appartenance culturelle. Kurdes comme Arméniens ont par ailleurs pris les armes dans le but de faire entendre leur voix, et ont par leur violente réponse partiellement fondé cette identité sur « une montagne de cadavres ».

Depuis cet été, les combats ont repris de plus belle entre les rebelles kurdes et l’armée turque. La lutte armée arménienne est quant à elle aujourd’hui terminée, mais l’État turc refuse toujours de parler de génocide.