« La presse turque est la plus libre au monde. Si vous le souhaitez, vous n’avez qu’à comparer le nombre de journalistes emprisonnés avant et pendant notre gouvernance. Il n’existe aucun pays, ni en Europe ni ailleurs, qui a une compréhension aussi juste de cette liberté », certifiait Recep Tayyip Erdogan le 26 décembre 2014.

Vous avez dit liberté ? Il ne faut pas chercher très loin pour comprendre que le président de la République de Turquie n’a pas visé juste. Bien qu’il ne soit pas atteint de schizophrénie, de cécité ou d’amnésie, pour autant que nous le sachions, il nous semble apercevoir la Turquie à la 149ème place du classement mondial de la liberté de la presse 2015 de Reporters sans frontières.
Preuves à l’appui avec une compilation non exhaustive des multiples affaires de violation de la liberté de la presse en Turquie :

Les analyses du Comité pour la protection des journalistes (CPJ) attestent quant à elles de la mort de vingt-deux journalistes sur le sol turc depuis 1992. Pour vingt individus assassinés, 41% auraient été victimes d’attaques commises ou commanditées par des personnes liées au gouvernement, et 80% des suspects auraient bénéficié d’une remise en liberté totale à la suite d’un procès.

Les journalistes turcs, « les plus libres au monde », accusent également de nombreuses violences. Récemment, en marge d’une manifestation, la journaliste Beyza Kural a été prise à partie par les forces de l’ordre. Elle aurait été menottée, assénée d’un « rien ne sera plus comme avant désormais. On va vous l’apprendre ».
Début octobre, c’était un journaliste d’Hürriyet, connu pour ses critiques du chef de l’État, qui faisait les frais d’une agression devant son domicile. Ahmet Hakan, avant de passer une nuit à l’hôpital, avait demandé une protection policière qui n’est jamais arrivée. Quelques jours plus tôt, l’un de ses confrères, éditorialiste d’un quotidien proche du pouvoir, disait vouloir « l’écraser comme un insecte ». 

Le terrorisme, ennemi juré du journalisme

En 1996, 78 journalistes étaient emprisonnés pour leur travail. Majoritairement kurdes (70% selon les estimations du CPJ), ils ont été condamnés pour avoir couvert la guerre civile de « l’autre côté », sur des charges de terrorisme et d’aide à des organisations terroristes telles que le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Les 30% restants étaient jugés sur des soupçons d’appartenance à des mouvements politiques bannis ou pour avoir supposément participé à des complots contre le gouvernement.
Des procès inégaux, voire illégaux, alors que certains dénoncent les années d’attente en prison pour enfin voir un procès ou un verdict pointer le bout de son nez. Özan Kiliç, avocat de la défense, a également signalé l’impossibilité pour les journalistes kurdes d’être jugés dans leur langue natale : « Ils engagent des traducteurs pour des affaires de trafic de narcotiques, mais pas pour celles-ci. »

L’affaire Ergenekon a immobilisé le pays de 2007 à 2013. La nébuleuse entendait défendre les valeurs laïques du père des Turcs, Atatürk, contre le Parti de la justice et du développement. Des années d’enquêtes, de perquisitions et d’arrestations dans la junte militaire et les milieux intellectuels ont mis au jour un grand complot dont le but aurait été d’affaiblir, voire de supprimer le parti islamo-conservateur au pouvoir. Parmi les accusés, des universitaires et des journalistes étaient soupçonnés d’avoir servi la propagande de cet « État profond » en tentant de mettre le feu aux poudres d’un chaos social, qui aurait été propice à un coup d’État. À l’issue du procès en 2013, une vingtaine de journalistes ont été condamnés, certains à passer leur vie entre quatre murs. La Turquie a accusé le coup et rapidement dégringolé derrière la Russie de Poutine sur le baromètre infernal de RSF.

WAN-IFRA Press Freedom Film - Film sur la liberté de la presse

Capture d’écran de la vidéo WAN-IFRA Press Freedom Film « TURQUIE : libérez les journalistes […] Il ne peut pas y avoir de société libre sans liberté du journalisme »

C’est de bonne guerre dans le pays. Les journalistes dénoncent, rencontrent, informent, puis sont muselés car les citoyens ne doivent avoir qu’une version : celle du gouvernement. Si une organisation est celle de la terreur, pas question de se renseigner sur son combat. Elle l’est, un point c’est tout. Que ce soient ceux qui ont interrogé des Arméniens qui dénoncent le génocide ou ceux qui ont couvert le conflit kurde, ils sont logés à la même enseigne. Une enseigne qui n’a de jour que des ombres verticales projetées sur des murs humides.

« Insulte au président », une offense désuète passible d’emprisonnement

Selon l’avocat au barreau d’Istanbul Ahmet Kiraz, avec Erdogan est arrivée une nouveauté dans l’application de la loi, qui date de 1926 : le recours à la détention provisoire. En un an seulement à la tête de l’État, on constate que l’auto-déclaré libertaire Erdogan a déjà fait mener près d’un cinquième de la totalité des poursuites de son prédécesseur.

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Selon le dernier rapport trimestriel de Bianet, relayé par RSF, onze journalistes étaient en procès et dix-neuf faisaient l’objet d’une enquête pour insulte au président au 30 septembre 2015.

« La campagne d’intimidation contre les journalistes étrangers doit cesser »

La reprise des combats entre les rebelles kurdes du PKK et l’armée turque cet été a relancé une grande campagne d’intimidation de l’État turc envers les journalistes étrangers, dénonce Reporters sans frontières. Après la remise en liberté de l’italien Dino Frisullo, emprisonné quelques mois en 1998, la justice turque semblait pourtant ne plus concentrer ses efforts que sur ses ressortissants.

Ce sont deux Britanniques, envoyés spéciaux de VICE News dans le sud-est du pays, qui ont eu le privilège de relancer la chasse au journaliste étranger. Jake Hanrahan et Philip Pendlebury ont été arrêtés le 31 août et détenus jusqu’au 3 septembre. L’Irakien Mohammed Ismaël Rasool, qui travaillait à leurs côtés, est aujourd’hui encore derrière les barreaux. Les trois hommes ont été accusés de filmer sans accréditation, charges qui se sont rapidement muées en délit de « collusion avec un groupe terroriste ».

Peu de temps après leur libération, c’est la Néerlandaise Frederike Geerdink, rédactrice de Kurdish Matters et domiciliée à Diyarbakir depuis 2006, qui a fait les frais de cet acharnement. Alors qu’elle avait déjà été acquittée après son interpellation pour « propagande du PKK » en janvier dernier, elle a été arrêtée le 6 septembre dans la province de Hakkari pour être « entrée sans autorisation dans une zone interdite ». Les autorités turques, qui avançaient l’avoir arrêtée pour sa propre sécurité, ont poussé leur protectionnisme et l’ont expulsée du pays en bonne et due forme. Dans la description de son compte Twitter, on peut lire « […] forcée à l’exil en Europe […] Sera de retour où elle a laissé son cœur […] Acquittée ».

Dündar ou 3 milliards ?

Can Dündar, lauréat du Prix RSF pour la liberté de la presse 2015. Celui qui dénonçait, lors d’une conférence internationale sur les droits et libertés de la presse turque en septembre, n’avoir « jamais vu ce genre de fascisme, même en période de coups d’État », a été arrêté et mené à la prison de Silivri avec son directeur de publication le 26 novembre. Tous deux risquent jusqu’à 20 ans d’emprisonnement pour avoir dénoncé le 29 mai dernier le passage d’armes de la Turquie à l’auto-proclamé État islamique. L’affaire avait eu des retombées à l’international, relançant les accusations des pays de la coalition arabo-occidentale en Irak et en Syrie envers l’État turc et sa passivité. Le président lui-même avait juré, deux jours après la publication, de s’en charger personnellement : « Dündar paiera très cher pour ce reportage. Je ne le laisserai pas en réchapper. »

Alors que des négociations entre Bruxelles et la Turquie se sont jouées en marge de l’ouverture de la COP21, Dündar et son compagnon de cellule se sont adressés au président de la République française. Bien qu’ils précisent espérer, comme tout le monde, une solution pour pallier à la crise syrienne, ils exhortaient François Hollande et l’Union européenne à ne pas s’asseoir sur leurs valeurs en répondant positivement à la Turquie : « Le Premier ministre turc, que vous rencontrerez ce weekend, et le régime qu’il représente sont connus pour leur politique et leurs pratiques qui ignorent complètement la liberté de la presse et les droits de l’Homme. »
Pour accéder aux demandes de l’UE et endiguer les flux de réfugiés vers les îles grecques, avec des subventions à hauteur de trois milliards d’euros par an, le pays souhaitait en effet voir son dossier d’adhésion ré-ouvert. Son vœu a été exaucé : les négociations devraient reprendre dans l’année et des visas être attribués plus facilement aux ressortissants turcs pour voyager dans l’espace Schengen.

Le 3 novembre 2015, le compte Twitter de Reporters sans frontières Europe annonçait la création sur son site d’un fil d’actualités spécialement dédié à la Turquie : « Les violations en Turquie sont tellement fréquentes qu’elles sont difficiles à suivre : on a lancé un fil d’actualités. »