Nous sommes en 2016 après Jésus-Christ. Toute la France est occupée par des designers, agents immobiliers et autres infirmières… Toute ? Non ! Dans un petit village du Maine-Et-Loire, un irréductible Gaulois résiste encore et toujours à l’envahisseur. C’est Richard Leray, l’un des derniers enlumineurs au monde. Je l’ai rencontré dans son atelier à Fontevraud, petite cité dans le Maine-et-Loire.

C’est devant ses clients que Richard Leray travaille à son bureau, dans son atelier aux murs de tuffeau. Il a fermé sa boutique exceptionnellement, le temps de l’entretien. Nous nous installons sur une petite table, entourés d’œuvres accrochées au mur. Elles valent plusieurs centaines d’euros chacune. Je commence : « Pourriez-vous nous expliquer ce qu’est l’enluminure et quelle est son origine ? »

La question est vaste, la réponse sera très précise et développée : « On a une bonne définition de ce qu’est l’enluminure par l’origine du mot : il vient du latin illuminare, qui veut dire « mettre en lumière ». On fait remonter l’enluminure au IVe siècle, quand le livre a pris les formes qu’on lui connaît aujourd’hui. Mais, selon lui, on peut la faire remonter à une période bien antérieure : l’Égypte antique. À l’époque, on écrit sur des papyrus qui sont associés sous forme de rouleaux qu’on appelle des volumens en terme savant. « Certains de ces rouleaux, je pense notamment au Livre des Morts, étaient donc éclairés, mis en beauté, honorés, synthétisés par l’image. C’est le travail d’un spécialiste ; on peut déjà parler d’enlumineur. L’enlumineur est chargé d’éclairer le verbe par son travail d’illustration».

C’est un véritable cours d’histoire. J’apprends alors qu’on associe d’une manière presque systématique l’enluminure à un savoir-faire qu’on a appelé pendant des siècles la « peinture sur livre ». Monsieur Leray m’explique qu’avec la peinture sur livre, on travaille avec des plumes, des pinceaux, à main levée, et en un seul exemplaire. Le terme « enlumineur » est relativement récent, il date du XIIIe ou XIVe siècle. Pour l’enluminure à main levée, il estime qu’ils sont une vingtaine de professionnels en France. « Je dirais même qu’il y a de plus en plus d’enlumineurs à main levée », poursuit-il. « Toutefois, j’ai une spécialité : l’enluminure au cache, qui est beaucoup plus rare puisque nous ne sommes que deux à ma connaissance à maîtriser ce savoir-faire : la personne que j’ai formée pendant 5 ans et moi-même. »

L’enluminure au cache, une technique rarissime

L’enluminure au cache est plus tardive, elle apparaît aussi au XIVe siècle avec la xylographie, la gravure sur bois. Certains de ces bois gravés – des images pieuses, des calendriers, des cartes à jouer – vont être mis en couleur par cette technique d’enluminure au cache qu’on appelle la technique des « imagiers », puis au XV e siècle la technique des « faiseurs d’histoires ». « Aujourd’hui, nous sommes peu parce que c’est une technique très complexe et très longue », ajoute-t-il . Les œuvres qu’il expose dans son atelier nécessitent entre 3 mois à 3 ans de travail, avec une moyenne de 50 heures par semaine. Son projet le plus important en cours ? « La copie que j’ai faite d’un plan de Jérusalem du 12e siècle, j’en suis à 2 ans et demi de travail à temps plein et il me reste encore des mois de travail pour poser la dorure des derniers exemplaires. » Un temps de travail qui explique l’abandon de la technique au cache selon lui.

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La devanture de l’atelier de Richard Leray.

Quand on lui demande quels techniques et matériels sont indispensables pour l’enluminure, il répond que ses préférences vont de à l’art des multiples. C’est-à-dire l’enluminure au cache et non à celle à main levée, qui est en un seul exemplaire. Les commandes sont régulières, mais l’artisan les refuse la plupart du temps, expliquant préférer « travailler une création sur 20 exemplaires, ça me permet de la rendre moins onéreuse. C’est la vocation de toute technique d’estampes d’art. »

Des outils aussi intemporels que coûteux

Les outils qu’il utilise n’ont quasiment pas changé depuis le XIVe siècle. Les matériaux, si. Au XIVe siècle, les caches sont en carton. Ils sont alors durcis, avec des mélanges de cendre, de colle ou d’urine. « Ce n’est pas très glorieux, mais ça permet de durcir le carton de manière à ce qu’il tienne le coup pour un certain nombre de passages. », ajoute-t-il face à mon air surpris et, admettons-le, un peu dégoûté. L’outil de gravure est le même : il a un modèle du XIXe siècle, le canivet, qui a un manche en bois fendu sur sa longueur. On y met une grande lame et on va graver le cache ainsi. Mais lui a changé la lame pour une plus courte qui lui permet une précision au 10e de millimètre. Ses caches sont métalliques, ils sont en aluminium ou en zinc, ce qui permet une plus grande précision. Le 3e outil, c’est la brosse pompon, qui elle non plus n’a pas changé depuis des siècles.

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Les brosses pompon de l’atelier

D’un air un peu gêné, je le questionne sur le coût important de son matériel. « Le coût le plus important, c’est les pigments que j’achète pour faire mes couleurs. Il y a des pigments peu onéreux, mais certains avec lesquels je travaille – l’émeraude véritable, le lapis-lazuli véritable – coûtent très cher. De son propre aveu, quand il travaille avec de l’or très pur, les feuilles d’or montent à 22 ou 24 carats. Quand Richard les achète par dizaine de carnets, la facture affiche « 4 chiffres quand même ! »

L’outil le plus coûteux reste la brosse pompon. C’est un outil extrêmement rare et ils sont tellement peu à l’utiliser que c’est fabriqué de manière très exceptionnelle. « Mais dans mon métier, ajoute-t-il, le plus onéreux, c’est le temps de travail. Quel que soit le coût des produits que j’utilise. Dans une œuvre à 800€ par exemple, ça revient à une quarantaine d’euros. J’achète du papier spécial et cher aussi, du 250g pur coton sans chlore, sans acide, c’est un papier qui vaut beaucoup. Mais en fin de compte, c’est le temps de travail qui vaut le plus cher. »

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Les pigments de couleur qu’utilise l’enlumineur

Partir faire le tour du monde pour découvrir l’art des lettres

Sachant son parcours assez unique, la question des études m’interpelle: comment devient-on enlumineur ? Renvoyé – «avec joie ! » – de sa seconde scientifique, Richard a enchaîné « une petite année de comptabilité avant de partir à 18 ans à peine en voyage en Israël pour vivre en kibboutz – on était dans les années 70 – et ce voyage a duré 10 ans. » 

Ce n’est pas le genre de décision que prend n’importe quel bachelier. Je l’interroge alors sur les raisons précises de son départ : des affinités avec ce pays, des origines israéliennes ?

Pas les moindres, « par contre je peux dire que j’ai une culture juive parce que je me suis intéressé pendant très longtemps à différentes cultures et celle-ci m’a tapé dans l’œil, notamment par le biais de l’écriture. »  Séduit par la poésie, il lui arrivait de croiser au détour des livres de l’histoire et de la symbolique des lettres le chemin de l’hébreu.

Tout cela a donc entretenu et fait fructifier un lien avec cette culture. Le futur enlumineur s’est intéressé à tous les aspects liés à l’hébreu et lisait du Martin Buber à 16 ans, « sans très certainement tout comprendre, évidemment. Quitter les études pour aller vivre en kibboutz, c’était une suite naturelle de ce qui se développait en moi depuis des années. »

 

Ici, le mot "père" en hébreu (prononcé "abba"), constitué des lettres אבא

Ici, le mot « père » en hébreu (prononcé « abba »), constitué des lettres אבא

De l’amour des lettres à celui de l’enluminure

J’imagine que c’est là-bas qu’il a appris la technique de l’enluminure, mais je me trompe. « Non, mais c’est en Israël que s’est développé le fait de commencer à dessiner ou à calligraphier des textes, puisque je percevais dans l’hébreu un monde imaginaire. Dans chaque lettre. Alors j’ai commencé à faire ce que disait Apollinaire : des calligrammes, des textes mis en image sans grand souci calligraphique d’ailleurs, comme lui ! », me répond-t-il amusé.

Tout ça précède de plus de 12 ans son métier d’enlumineur. Richard Leray a vécu en Amérique du Nord plus de 10 ans plus tard, en 1990, juste après avoir passé un an dans sa ville natale, Angers, où une très belle exposition lui avait été proposée pour ses Poésies Spatiales. De retour en 1991, il cherchait une activité qu’il pouvait associer à son travail de création. Il a découvert l’enluminure au cache notamment grâce à Monsieur Petit, qui était issu d’une tradition familiale de l’enluminure au cache. C’est dans le centre qu’il avait créé que Leray s’est initié à l’enluminure au cache et au pinceau, à l’ancienne Ecole Française d’Enluminure.

« Je suis Premier Prix et Grand Prix de cette école, ce qui avec mon BEPC doivent être mes seuls diplômes ! », dévoile-t-il, sourire aux lèvres. Après cette formation, il a enseigné dans cette école. « J’étais arrivé là-bas avec une expérience dans l’exposition, dans la traite du verbe et de l’image, l’espace, la mise en scène, la minutie. J’avais donc des facilités. » Lors de cette initiation, il découvre le monde beaucoup plus vaste de l’enluminure. Depuis, il admet avoir à cœur d’exploiter tous les champs, voire d’en inventer de nouveaux, de l’enluminure au cache et de la technique de l’imagier : l’affiche d’art, les cartes à jouer, des images spirituelles, des images très profanes aussi.

Une technique peu répandue, peu de commandes… Alors qu’en est-il des gens qui viennent ici ? Est-ce une clientèle hétéroclite, variée ?

« On peut dire que les gens qui viennent ici sont fort variés, mais ils ont un point commun : ils aiment mon travail ! Et ils sont sensibles à l’estampe d’art. Je ne vends pas mon travail en faisant croire qu’il n’y a qu’un seul exemplaire réalisé, tout mon travail est signé et numéroté. »

En ce qui concerne sa clientèle, une minorité est française, une grosse moitié est européenne et un bon 25% nord-américaine. Une partie des clients vient du tourisme, ce sont des gens qui passent par hasard et qui découvrent son atelier, séduit par un coup de cœur. Même si « l’essentiel de ma clientèle sont des gens qui me connaissent ou qui viennent grâce au bouche-à-oreille dont je bénéficie tant à l’étranger qu’en France. Quand je vois des Américains, des Australiens ou des Parisiens qui arrivent et me disent ‘j’ai entendu parler de vous par des amis’, ça fait chaud au cœur. »

Mais peut-on vivre de cette seule activité ? « C’est très rare que j’accepte les commandes, donc c’est ma seule activité en effet. Il arrive que j’accepte des commandes de 30, 40, 100 exemplaires comme des faire-part de mariage ou de naissance mis en couleur à la main. Bon, il faut que j’aime bien la personne, il ne faut pas que ce soit une commande par Internet. Je le fais parce que je sais que ça fait plaisir, je facture au ras des pâquerettes et moi ça me fait plaisir aussi », explique-t-il .

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Détournement artistique des mots et concepts. Ici, « obstacle » ou encore « justice » (deuxième en partant de la droite)

Transmettre son art ? Pas si facile

Curieuse, je lui demande: « Vous me disiez être 2 à pratiquer cet art, le second étant donc un ancien élève à vous. Comment expliquez-vous que vous soyez si peu ? Est-ce que c’est le temps de travail qui fait peur aux enlumineurs à main levée ? »

Il me corrige : « Je dirais que c’est plus un apprenti, il a eu plusieurs années de formation ! J’ai peut-être ma responsabilité, c’est sûrement ma faute ». Ce n’était pas sa vocation de transmettre explique-t-il. « Pendant des années, ce n’était pas ma vocation de transmettre. Je savais que ça allait être long et très complexe. C’est la rencontre il y a une dizaine d’années avec Arnaud qui m’a fait me dire ‘si un jour je dois former quelqu’un, ce sera quelqu’un comme lui’. Lui en même temps se disait ‘si un jour je dois changer de métier, c’est le métier de ce monsieur que je ferai’. On a fini par se rencontrer et s’organiser pour faire une vraie formation. »

Selon Richard, ce jeune homme avait toutes les qualités pour être un enlumineur, « et son travail est excellent. Je crois que je me sens prêt psychologiquement et humainement à m’investir, à partager ma vie à l’atelier avec quelqu’un pour transmettre mon savoir. Parce que suis un peu solitaire, là (rires) ».

La fin des voyages

Mais alors pourquoi avoir fait le choix de s’établir à Fontevraud ? J’ajoute que c’est tout de même un petit village avec peu d’habitants…

« C’est vrai. D’autant plus que quand j’ai quitté mon enseignement à l’Ecole Française d’Enluminure, je pensais ouvrir mon atelier au public et promouvoir ce métier considéré comme quasiment disparu. Mais je me disais que c’était en Amérique du Nord, où je me sentais comme un poisson dans l’eau, qu’il y avait des possibilités. Je connaissais la passion des Américains pour les métiers d’art français.»

Puis il s’est baladé dans la région des Pays de La Loire, sa région d’origine, qu’il a redécouverte. C’est ici qu’il a considéré qu’il y avait un potentiel pour créer son atelier. « Je pense avoir fait une vingtaine de villes et villages sur la vallée de la Loire. J’ai choisi Fontevraud parce que je notais que c’était un lieu qui générait un nombre de visites limité, surtout à l’époque, mais un passage de qualité. Des gens intéressés dans l’histoire, dans les vieilles pierres et les savoir-faire, des personnes qui prenaient leur temps. Même si l’essentiel des gens viennent à l’Abbaye, il y avait quand même, et c’est quelque chose qui m’a beaucoup encouragé, le restaurant La Licorne qui avait alors une étoile au Michelin ! »

Alors il s’est dit « si un restaurant qui a une étoile peut venir vivre dans ce village, pourquoi pas moi avec mon métier si rare ! ». C’est d’ailleurs son voisin aujourd’hui. « De plus, à l’époque j’étais sans le sou, j’avais besoin d’un lieu que je puisse louer. D’un propriétaire qui accepte de louer à un enlumineur qui avait un métier qui officiellement n’existait pas, avec une clientèle qui n’existait plus ! Donc il fallait quelqu’un qui me fasse confiance, et j’ai trouvé cette personne à Fontevraud. C’était un atelier beaucoup plus petit que mon actuel, dans une rue parallèle à celle-ci. Il appartenait une femme qui ne savait ni lire ni écrire, mais qui savait très bien compter. On a eu un coup de cœur, elle m’a fait confiance et je suis content de lui rendre hommage aujourd’hui. »

Vous pouvez retrouver le travail de Richard Leray sur le site de son atelier ou son propre portefolio

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